Turquie : assaut policier contre l'opposition, que se passe-t-il ?
Turquie : assaut policier contre l'opposition, que se passe-t-il ?

Turquie : la police prend d'assaut le siège de l'opposition, son chef destitué, des membres arrêtés

Des centaines de policiers antiémeutes ont pris d'assaut ce dimanche 24 mai le siège du principal parti turc d'opposition à Ankara. Cette action policière intervient deux jours après l'invalidation, par un tribunal d'Ankara, de l'actuelle direction du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), proche du maire emprisonné d'Istanbul Ekrem Imamoglu, arguant d'irrégularités. Destitution, arrestations, assaut policier… « le Nouvel Obs » retrace le fil des événements, en quatre actes.

Acte 1 : invalidation de l'élection de la direction du CHP

Un tribunal d'Ankara a invalidé ce jeudi l'élection, fin 2023, de l'actuelle direction du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), proche du maire emprisonné d'Istanbul Ekrem Imamoglu, arguant d'irrégularités, notamment des soupçons d'achats de voix. Il a confirmé le remplacement du dirigeant du parti, Özgür Özel, par son ancien patron, Kemal Kiliçdaroglu, désormais qualifié de « traître » par les manifestants et au sein de sa formation. Les dirigeants du CHP, qui avaient aussitôt contesté cette décision auprès de la Commission électorale de Turquie (YSK), ont vu de nouveau leur appel rejeté vendredi et réclament la tenue d'un nouveau congrès « aussi vite que possible ».

La décision du tribunal d'Ankara porte un nouveau coup à la plus vieille formation politique du pays, héritée du fondateur de la république, Mustafa Kemal Atatürk, qui croule sous les procédures judiciaires depuis sa large victoire aux élections locales de 2024. Le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, sa figure la plus populaire, a été arrêté et placé en détention l'an passé, le jour même de sa désignation comme candidat à la prochaine présidentielle, prévue en 2028. Selon la presse d'opposition, Kemal Kiliçdaroglu, censé reprendre les rênes du CHP, a déjà procédé au licenciement des trois avocats ayant déposé des recours contre la décision du tribunal.

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Pour les analystes, le pouvoir turc cherche à affaiblir au maximum le CHP avant la prochaine présidentielle, qui sera probablement anticipée pour permettre au chef de l'État, aux commandes de la Turquie depuis 2003, de se représenter, ce que la Constitution lui interdit s'il allait au terme de son actuel mandat. Pour Gönul Tol, analyste du Middle East Institute à Washington, Erdogan veut « remodeler l'opposition, tout comme (Vladimir) Poutine a façonné une opposition loyale. C'est sans précédent. Et cela aura évidemment un impact considérable sur le CHP. » Dénonçant « les manœuvres abusives employées par le gouvernement Erdogan pour neutraliser le CHP », l'ONG Human Rights Watch a estimé que cette décision du tribunal « porte un dernier coup profondément dommageable à l'État de droit, à la démocratie et aux droits humains en Turquie ».

Acte 2 : Özgür Özel appelle à la résistance

Özgür Özel, féroce critique du président Recep Tayyip Erdogan, a appelé ses partisans à se rassembler vendredi soir devant le siège du parti à Ankara. « Ce n'est pas l'affaire du CHP. C'est l'affaire du peuple », a-t-il affirmé sur X en invitant « tous ceux qui aiment leur pays à résister et réécrire l'histoire », soulignant, pour sa part, qu'il « ne se rendrai[t] pas ». À son appel, et alors que la Turquie a pourtant entamé, vendredi soir, une semaine de vacances octroyée par le gouvernement à l'occasion de l'Aïd-el-Fitr, la Fête du sacrifice, des milliers de personnes ont convergé en soirée vers le siège du parti à Ankara en scandant « Ils partiront, nous resterons ». Özgür Özel leur a lancé : « Nous allons souffrir, nous allons lutter, mais nous tiendrons bon. Nous redeviendrons l'espoir de cette nation ! »

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« Erdogan voit bien qu'il ne remportera plus d'élection. Il veut laisser le peuple sans candidat, sans parti, sans direction et sans espoir. La cible de cette attaque, c'est l'ensemble du système démocratique. Toutes les libertés et tous les droits sont attaqués », a-t-il martelé devant une marée de drapeaux rouges, aux couleurs de la Turquie. Simultanément, à Istanbul, une grande marche a réuni près du palais de Dolmabahce des centaines de ses partisans. Des rassemblements se sont également tenus dans au moins cinq districts de l'immense mégapole, qui ne pardonne pas au gouvernement le traitement de son maire, réélu haut la main en 2024, ainsi qu'à Izmir, bastion libéral sur la côte égéenne, à l'ouest du pays.

Acte 3 : des arrestations en cascade

Treize membres du CHP ont été arrêtés ce samedi dans plusieurs provinces de Turquie, dans le cadre de l'enquête ayant mené à la destitution jeudi de la direction du parti, a annoncé le parquet d'Istanbul. Les « suspects », parmi lesquels figurent un responsable provincial du parti et six délégués, sont accusés d'« ingérence » dans le vote ayant conduit à l'élection de la direction du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) lors d'un congrès fin 2023. Ces arrestations s'ajoutent à celle du début de semaine puisque 57 responsables et élus avaient déjà été arrêtés lundi dans six provinces du pays.

La délégation de l'Union européenne en Turquie s'est ouvertement « inquiétée » de la situation, rappelant sur « X » que « l'opposition doit pouvoir participer librement à la vie politique sans craindre la répression ».

Acte 4 : Özgür Özel délogé du siège de son propre parti

Des partisans de Kemal Kiliçdaroglu - le « traître » - ont tenté dimanche de forcer l'entrée du siège du parti, avant que les autorités ordonnent à la police d'intervenir. Des centaines de policiers antiémeutes ont finalement pris d'assaut ce dimanche le siège du principal parti turc d'opposition à Ankara pour en déloger ses actuels dirigeants. Des partisans du chef du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), Özgür Özel, bloquaient depuis le matin l'accès au bâtiment, refusant que le patron de l'opposition turque ne cède les rênes de la formation. « Nous ne sortirons pas d'ici ! », a lancé Özgür Özel.

Mais des policiers casqués et équipés de boucliers ont réussi à pénétrer dans l'après-midi à l'intérieur et à en extraire les dirigeants du CHP, après avoir fait usage notamment de gaz lacrymogènes. « Le Parti républicain du peuple sera désormais dans les rues ou sur les places ! », a lancé Özgür Özel, en quittant sous la contrainte le siège de son parti. « Nous marcherons vers le pouvoir ! », a-t-il promis avant de prendre le chemin à pied du parlement, entouré de ses soutiens.