La logique mercantile derrière l'imprévisibilité de Trump dans la crise iranienne
Trump en Iran : l'imprévisibilité au service du mercantilisme

La stratégie mercantile derrière l'imprévisibilité trumpienne

Il est essentiel de ne pas réduire Donald Trump à un simple stratège lisible ou à un pur agent du chaos. L'imprévisibilité du président américain suit, en réalité, une logique constante : celle du rapport de force mis au service d'un mercantilisme assumé. Dans la crise actuelle en Iran, il ne s'agit pas tant d'une croisade idéologique que d'une stratégie complexe mêlant destruction ciblée des capacités militaires de Téhéran, sécurisation indirecte des intérêts des monarchies du Golfe et calcul économique à grande échelle.

Les objectifs réels de l'intervention américaine

Frédéric Encel, géopolitologue français et auteur de La Guerre mondiale n'aura pas lieu (Éditions Odile Jacob), analyse les buts de guerre américains. Ces derniers jours, Donald Trump a déclaré qu'il fallait « finir le travail » en Iran tout en affirmant que la guerre touchait presque à sa fin. Comment interpréter ce discours contradictoire ?

La question est particulièrement ardue car elle concerne Donald Trump, dont l'imprévisibilité est devenue légendaire. Parfois, cette imprévisibilité résulte d'une véritable organisation : il l'entretient pour produire un effet dissuasif ou persuasif vis-à-vis de ses adversaires. Mais parfois, elle relève du pur désordre.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Dans ce cas précis, au moins deux stratégies cohérentes du point de vue des États-Unis émergent. La première consiste à réduire à néant la capacité du régime iranien à créer les conditions d'obtention d'une bombe atomique. La seconde vise à limiter drastiquement ses capacités balistiques, qui représentent sa seule arme militaire significative, sa marine et son aviation étant considérées comme dérisoires.

Trump a réussi : les frappes ont été si massives, et les cibles atteintes avec une telle efficacité, que cela démontre clairement le degré d'organisation derrière ces opérations.

Le mercantilisme comme moteur ultime

Mais l'objectif suprême de Trump n'est ni politique ni militaire. Selon Frédéric Encel, Trump s'inscrit dans un mercantilisme absolu depuis le début de son premier mandat. Ses interventions extérieures, qu'elles prennent la forme d'un commando à Caracas, de pressions sur le Groenland ou de frappes contre l'Iran, répondent toujours au même objectif : augmenter les investissements au bénéfice des États-Unis, capter davantage de ressources commercialisables, et limiter le levier pétrolier de la Chine.

Sur le Moyen-Orient, Trump a toujours fantasmé une Arabie saoudite – et, au-delà, les pétromonarchies du Golfe – débarrassée de l'hypothèque iranienne. À ses yeux de mercantiliste, il n'y a ni amis, ni ennemis, ni alliés, ni adversaires : il n'y a que des clients et des fournisseurs. Cette vision explique également sa volonté jamais démentie de transformer Gaza en une « Riviera ».

Divergences entre objectifs israéliens et américains

Les objectifs israéliens et américains peuvent-ils devenir inconciliables ? Dans l'histoire, les coalitions militaires reposent toujours sur une adéquation stratégique. Sinon, elles ne fonctionnent pas. Cependant, leurs objectifs sont très rarement identiques sur le long terme.

Ici, la différence est nette : pour Trump, la menace iranienne est d'abord économique et commerciale ; pour Israël, elle est existentielle. Face à ce régime qui cherche officiellement à l'abattre depuis 1979, l'objectif suprême israélien est évidemment sa destruction.

Mais même si Trump siffle la fin du combat et impose à Israël d'arrêter ses frappes en Iran, Israël aura probablement déjà atteint l'essentiel. Non pas son objectif suprême, puisque le régime ne sera pas tombé – et il ne tombera pas – mais un objectif majeur, puisque la capacité de projeter une violence massive et exterminatrice sur Israël n'existe plus actuellement.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

La capacité balistique iranienne est aujourd'hui extrêmement amoindrie. Et même s'il restait demain quelques centaines de missiles à l'Iran, son espace aérien resterait nu, comme c'est le cas depuis juin 2025. L'axe pro-iranien est aujourd'hui presque détruit sur le terrain, sans capacité réelle de reconstituer des radars ou des systèmes antiaériens performants. Quoi qu'il arrive au régime, l'Iran ne présente plus de menace stratégique existentielle pour Israël, affirme Frédéric Encel.

L'impuissance des partenaires régionaux

Les partenaires régionaux de Washington peuvent-ils peser sur Donald Trump ? C'est la question centrale. Beaucoup d'observateurs ont surestimé la capacité des États du Golfe à empêcher Trump de faire la guerre. Pendant des semaines, on a entendu que ses alliés dans la région voulaient la stabilité, donc ils allaient le convaincre. Mais qui est capable de démontrer qu'un chef d'État peut réellement tordre le bras à Donald Trump ? Personne ne l'a jamais prouvé. Certainement pas Benyamin Netanyahou.

Deuxième erreur : croire que Téhéran, en frappant subtilement les États du Golfe, réussirait à les pousser à faire pression sur Washington. Cela ne marche pas. Trump n'arrête pas, et ces États n'ont pas la capacité de le faire plier. La politique de Téhéran est suicidaire, car après la guerre, il y aura un retour à la table des négociations, et l'Iran y sera seul. Militairement, c'était déjà largement le cas. Mais politiquement aussi, parce qu'il aura frappé des États neutres, qui ne sont pas des acteurs : ce sont des puissances passives.

La pression intérieure aux États-Unis

La pression intérieure existe déjà. Elle vient d'abord d'une partie de sa base Maga. Certains, à l'extrême droite antisémite, considèrent que tout serait dicté par Israël – ce qui est faux. D'autres sont sceptiques, mais se taisent davantage parce qu'il reste le chef des armées en temps de guerre.

Et il y a l'opinion à l'approche des midterms. Les sondages sont très défavorables. Le prix de l'essence à la pompe est trop élevé. Si l'on votait dans quelques semaines, ce serait vraisemblablement perdu. Pour l'instant, le sentiment qui domine, c'est qu'il se moque des conséquences politiques négatives à court terme. Mais Trump nous a habitués, depuis sa première campagne, à mener des politiques qui paraissaient aberrantes et qui semblaient devoir se retourner contre lui – sans que ce soit nécessairement le cas. On l'a vu encore avec des initiatives qui paraissaient improbables : des traités signés sous son égide dans le Caucase entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan en 2025, ou dans l'Afrique des Grands Lacs entre la RDC et le Rwanda.

Il agit soit parce qu'il est inconséquent – mais l'expérience montre plutôt le contraire –, soit parce qu'il a une botte secrète, soit parce qu'il pense pouvoir agir sur les prix de l'énergie, notamment avec les Saoudiens, pour produire un effet apaisant.

Les scénarios de sortie de crise

Quelles options reste-t-il à Washington pour éviter l'enlisement ? D'abord, je ne crois pas à l'enlisement tant qu'il n'y a pas de soldats américains au sol. Le scénario le plus probable, avec toutes les précautions que m'impose Trump lui-même, c'est qu'il décide, sur la base de ses propres critères, que c'est terminé, puis qu'il exige de Netanyahou d'en faire autant.

Ensuite, deux hypothèses. Soit l'Iran continue, perdu pour perdu, à lancer des drones contre les pays voisins et les pétroliers dans le Golfe mais s'expose cette fois à des ripostes arabes beaucoup plus fondées politiquement. Soit les États-Unis frappent des cibles qui mettraient définitivement le régime à genoux sur le plan économique : Bandar Abbas, Gwadar, et plus largement les points de sortie du pétrole iranien vers la Chine et l'Inde. Car aujourd'hui, l'essentiel des ressources en devises de l'Iran dépend de cette exportation. Et les Américains ont la capacité de bloquer cette jugulaire avec une facilité déroutante.

Vu que ni la Chine ni la Russie ne sont prêtes à s'engager militairement en faveur de l'Iran, Téhéran ne pourra pas impunément poursuivre une guerre de haute intensité si Trump décide qu'elle est terminée.