Le régime syrien lance une campagne de désinformation contre les Kurdes après sa victoire militaire
Depuis la fin de son offensive victorieuse contre les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) à dominante kurde en janvier dernier, le régime islamiste d'Ahmed al-Charra au pouvoir à Damas depuis quatorze mois orchestre une vaste campagne de dénigrement des Kurdes. L'objectif est clair : saper ce qu'ils ont de plus précieux vis-à-vis des Occidentaux qui les soutenaient jusqu'ici, à savoir leur image de probité et de victimes du conflit syrien.
Une stratégie de manipulation médiatique
La méthode employée par le régime est simple mais redoutablement efficace. Il s'agit de présenter à la presse internationale d'anciens prisonniers djihadistes qui accusent leurs gardiens kurdes de s'être comportés comme des tortionnaires dans les camps et prisons où ils étaient détenus. Ces allégations ne sont pas présentées comme des « bavures » isolées, toujours possibles en temps de guerre, mais comme un système organisé de maltraitance.
Al-Charaa, ancien dirigeant d'Al-Nosra, la branche syrienne d'Al-Qaïda, cherche manifestement à compléter son récent succès militaire par une guerre informationnelle et cognitive. Cette campagne de désinformation vise à rendre impossible à l'avenir toute défense des Kurdes d'un point de vue moral, salissant délibérément leur réputation internationale.
Le témoignage direct d'un observateur du conflit
Entre 2013 et 2024, au cours de mon engagement auprès des Kurdes de Syrie, j'ai eu maintes occasions de vérifier que les allégations actuelles du pouvoir syrien sont fausses de bout en bout. Pendant plus de dix ans, j'ai assisté à la capture de nombreux prisonniers djihadistes lors des combats, notamment pendant la bataille de Raqqa en 2017, alors capitale de l'État Islamique.
J'ai très bien connu les deux grands camps de prisonniers que les FDS administraient à Al Hol et Roj, ainsi que les prisons situées dans les régions de Rimelan et Deyrik. Je me suis également entretenu de multiples fois avec des jihadistes prisonniers, français et étrangers, hommes et femmes, année après année, ce qui me permet d'apporter un témoignage direct et documenté.
Quatre faits essentiels à rétablir
Premier fait fondamental : il n'y avait pas de combattants kurdes dans les geôles islamistes, alors qu'il y a eu des dizaines de milliers de prisonniers jihadistes dans les camps kurdes. Les jihadistes ne faisaient pas de prisonniers, tandis que les Kurdes ne tiraient jamais sur un homme qui se rendait - j'en ai été sans cesse le témoin impartial. Les Kurdes se sont ainsi retrouvés avec un nombre considérable de prisonniers à gérer, sans en avoir les moyens matériels nécessaires.
Deuxième fait : les allégations actuelles du régime contre les supposées tortures des Kurdes envers leurs prisonniers arabes sont toutes produites par des personnes qui n'apportent aucune preuve matérielle et concrète. En revanche, rien qu'entre les 6 et 20 janvier de cette année, des dizaines de vidéos et photos ont pu être documentées sur les atrocités commises par les troupes de Damas.
La preuve qui m'a le plus soulevé le cœur est la torture et la mort par crevaison des yeux de l'oncle de mon éditeur à Kobané. Ces preuves des exactions du régime sont à disposition de qui veut bien regarder ces abominations. Le régime d'Al-Charaa ne peut rien produire de la sorte contre les Kurdes.
La réalité des camps de prisonniers
Troisième fait : les camps de Roj et surtout Al-Hol n'étaient en rien des centres carcéraux comme on le prétend aujourd'hui. Les nombreux témoins indépendants que j'y ai emmenés pendant des années confirmeraient sans peine ce qui suit : les conditions de vie étaient rudes dans ces camps de prisonniers parce que le pays était ruiné par la guerre, mais leur « niveau de vie » demeurait supérieur à la plupart des camps de déplacés kurdes.
Ceci s'explique notamment parce que ces derniers ne disposaient pas de dispensaires de la Croix-Rouge internationale comme à Al-Hol. Ce camp, où se trouvèrent détenus jusqu'à 50 000 personnes - surtout des familles de jihadistes - disposait d'un immense marché à ciel ouvert où l'on trouvait tous les produits de la vie quotidienne disponibles dans le pays. Ne manquaient pas même des bijouteries ou des bureaux de change pour se faire envoyer de l'argent et téléphoner à l'étranger.
Quatrième fait : les conditions de vie dans les prisons elles-mêmes - là où étaient gardées les jihadistes les plus dangereux - étaient beaucoup plus carcérales et sévères que dans les camps à l'air libre, notamment du fait de la promiscuité dans les cellules. Nul n'aurait voulu vivre dans de telles conditions, mais les traitements décrits par le régime syrien ne correspondent pas à la réalité observée.
Les témoignages des prisonniers eux-mêmes
Ma première question aux jihadistes français était toujours la même : êtes-vous ou non traités correctement ? Nous parlions en Français, les Kurdes étaient incapables de comprendre, ils pouvaient donc dire ce qu'ils voulaient sans crainte de représailles.
Les réponses étaient toujours identiques : pas de brimades, pas de coups. La nourriture était suffisante et ils recevaient des soins chaque fois que nécessaire. Les plaintes principales concernaient les difficultés d'avoir accès à leurs avocats en France, et la conscience de l'arbitraire de leur détention puisqu'aucun procès ne pouvait avoir lieu au Kurdistan, faute de sa reconnaissance en tant qu'État.
Pour le reste, il leur arrivait de me menacer en tant « qu'infidèle » et les femmes refusaient pour la même raison de boire avec moi le thé que je leur proposais. Mais cela faisait partie des réalités du terrain auxquelles j'étais habitué après toutes ces années d'observation directe du conflit syrien.



