Un plateau télévisé qui occulte la tragédie soudanaise
En octobre dernier, lors d'un passage à Paris, j'ai été invité sur le plateau de Pascal Praud sur CNews. Cette invitation coïncidait avec un moment crucial : la chute de la plus grande ville du Darfour entre les mains des rebelles soudanais. Ne connaissant pas vraiment cette émission, je savais seulement que CNews était souvent comparée à Fox News aux États-Unis.
Une opportunité manquée pour évoquer El-Fasher
Je m'y rendais avec l'intention de parler des 400 000 habitants d'El-Fasher qui, après plus de cinq cents jours de siège, subissaient la loi des vainqueurs. Depuis, l'enquête de la Cour pénale internationale a révélé des massacres et des tentatives de dissimulation des crimes par l'aménagement de fosses communes, faisant des milliers, peut-être même plus de 10 000 victimes.
J'espérais également tenir un propos plus général sur la dernière guerre civile au Soudan. Ce pays, en soixante-dix ans d'existence indépendante, a connu quarante-deux années de déchirements internes. Depuis avril 2023, l'armée dirigée par le général al-Burhan combat les Forces de soutien rapides (FSR), une unité paramilitaire menée par "Hemetti", un ancien chef janjawid impliqué dans les massacres au Darfour entre 2003 et 2007.
Des ex-alliés devenus ennemis implacables
Ces deux chefs militaires, autrefois alliés, se livrent depuis bientôt trois ans une guerre qui n'est civile que par ses principales victimes, ménagées d'aucun côté. On estime à plus de 13 millions le nombre de Soudanais chassés de leur foyer, tandis que personne n'a compté les morts avec précision.
La dérive médiatique de CNews
Sur le plateau de CNews, je n'ai même pas pu prononcer le nom d'El-Fasher. J'étais pris de court, réduit au rôle de caution dans un règlement de compte de politique intérieure française. Du "génocide" au Darfour, il n'était question que pour critiquer les gens de gauche qui, selon l'animateur, n'en parlaient pas alors qu'ils dénonçaient avec force le "génocide" à Gaza.
L'impasse sur la plus grande crise humanitaire mondiale
Cette approche médiatique revient à faire l'impasse sur ce que l'ONU qualifie de "plus grande crise humanitaire au monde". Elle ignore également l'épicentre d'un séisme régional qui menace de déstabiliser à la fois la Corne de l'Afrique et la péninsule arabique.
La géopolitique complexe du conflit soudanais
Le tableau géopolitique est complexe. Après le Yémen, la rivalité entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis a traversé la mer Rouge pour influencer profondément le conflit soudanais.
Les soutiens internationaux divergents
Ryad a mis son poids derrière le général al-Burhan, soutenu également par l'Égypte, désormais même manu militari. Comme l'a révélé le New York Times, des drones de longue portée, surtout de fabrication turque, décollent d'une base secrète dans le désert égyptien pour cibler les paramilitaires de "Hemetti".
De son côté, "Hemetti" est soutenu par les Émiratis, qui lui livrent des drones essentiellement de fabrication chinoise, tandis que le Tchad approvisionne le fief des FSR au Darfour avec des vivres et du carburant.
L'expansion régionale du conflit
La zone de conflit ne cesse de s'étendre. Ryad et Abu Dhabi, ayant chacun choisi leur camp, attisent les tensions entre l'Éthiopie et l'Érythrée. Plus au sud, à l'entrée de la mer Rouge, Ryad a pris le contrôle d'un port djiboutien, tandis qu'Abou Dhabi a fait de même dans le nord sécessionniste de la Somalie.
Les absents remarquables : États-Unis et France
Dans cet ordre de bataille qui s'est mis en place, deux grands absents se distinguent : les États-Unis et la France. Leurs alliés traditionnels – Israël, l'Égypte, l'Arabie saoudite, le Tchad – se sont rangés dans des camps opposés sans consulter Washington ou Paris.
Le recul de l'influence française
La France a même dû évacuer sa base militaire au Tchad après avoir mis en cause l'alliance entre N'Djamena et Abu Dhabi. Les paroles apaisantes prononcées lors de la récente visite du président Mahamat Idriss Déby à l'Élysée ne changent rien à cette réalité fondamentale.
La surenchère médiatique, un acte manqué
Vu sous l'angle géopolitique, la surenchère médiatique pour régler des comptes polémiques, "génocide" contre "génocide", représente un acte manqué. Étant hors jeu, certains médias s'énervent, vitupèrent, affabulent, sans aucune emprise réelle sur les événements.
Cette instrumentalisation de tragédies humaines pour des débats politiques nationaux non seulement occulte des souffrances réelles, mais révèle également l'impuissance croissante des puissances occidentales dans cette région stratégique du monde.



