Russie-Iran : une relation historique faite de rivalités et de complicités stratégiques
Russie-Iran : une histoire de rivalités et de complicités

Les racines historiques d'une relation complexe

L'intérêt de la Russie pour l'Iran plonge ses racines dans une histoire ancienne, étroitement liée à l'exercice du pouvoir impérial et à l'expansion territoriale vers le sud. Dès 1722, constatant l'effondrement de l'empire séfévide d'Iran sous les coups des tribus afghanes, Pierre le Grand envisagea de prendre possession des territoires caucasiens sous domination iranienne.

Il faudra cependant attendre deux autres capitulations, en 1813 puis en 1828, pour voir la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan septentrional passer de la Perse à la Russie. Cette expansion donna naissance à la vocation caucasienne de la Russie, la mettant en contact direct avec l'Iran, principalement au détriment de l'empire ottoman.

L'interférence russe dans les affaires iraniennes

Tout au long du XIXe siècle et jusqu'au début du XXe siècle, la Russie interféra activement dans le jeu politique intérieur iranien, participant également au « Grand jeu » qui délimita le partage d'influence entre Russes et Britanniques en Asie centrale.

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Le paroxysme de cette implication fut atteint entre août et septembre 1941, en pleine Seconde Guerre mondiale, lorsque la Grande-Bretagne et l'Union soviétique envahirent conjointement l'Iran lors de l'« Opération Countenance ». Leur objectif : s'emparer des puits de pétrole iraniens, vitaux pour la défense des Alliés.

Accusé d'être trop proche des Allemands, Reza Shah, fondateur de la dynastie des Pahlavi, avait laissé craindre que les forces de l'Axe puissent bénéficier de ses réserves d'or noir. Cette suspicion lui valut d'être renversé par la suite.

« Satan » contre « Grand Satan » : la dialectique post-révolutionnaire

Évoquer la relation entre Moscou et Téhéran, c'est souligner en permanence un lien de rivalité soigneusement maîtrisé. Indépendamment des régimes révolutionnaires qui se sont succédé de part et d'autre, les deux puissances ont su éviter avec soin toute confrontation directe.

La Révolution de 1979 n'a pas dérogé à cette règle. Bien que l'ayatollah Khomeini ait qualifié l'URSS de « Satan » athéiste, ce statut apparaissait moins infamant que celui de « Grand Satan », réservé aux États-Unis.

L'indulgence iranienne face à l'invasion soviétique

À la fin de la même année, dans la nuit du 24 au 25 décembre 1979, l'invasion de l'Afghanistan par la Russie n'a étonnamment suscité que très peu de réactions de la part du régime de Téhéran. L'ayatollah se montra très indulgent à l'égard de l'Armée rouge, qui utilisa rapidement un habillage idéologique progressiste pour combattre ce qu'elle présentait comme l'obscurantisme islamique des Moudjahidines.

Il est vrai que ces résistants musulmans bénéficiaient du financement et de l'appui des États-Unis, ce qui explique en partie cette position iranienne. Durant l'occupation soviétique, rien ne fut tenté contre la minorité des Hazaras, ethnie de religion chiite nichée au milieu d'un peuple afghan très majoritairement sunnite.

Le pragmatisme géopolitique des mollahs

Lors du démantèlement de l'URSS à partir de 1991, l'attitude de la République islamique d'Iran apporta la meilleure démonstration de sa volonté de ménager la susceptibilité russe, alors particulièrement sensible.

L'incroyable pragmatisme des mollahs de Téhéran a contribué à solidifier diplomatiquement le régime islamique dans toutes les franges limitrophes. Alors que les Turcs cherchaient à profiter du démembrement de l'URSS pour restaurer de vieilles ambitions pantouraniennes, les Iraniens ont mis tout leur savoir-faire pour séduire le Tadjikistan sunnite, seule République d'Asie centrale de langue persane.

Le choix stratégique de l'Arménie

Au Caucase, dans les années 1990 à 2000, la République islamique a préféré miser sur la fragile République d'Arménie, plus vieille nation chrétienne de la terre et allié historique de la Russie, que sur l'Azerbaïdjan pourtant très majoritairement chiite.

Ce choix ne pouvait que plaire à Moscou, qui avait méthodiquement contribué à donner l'avantage à l'Arménie sur l'Azerbaïdjan dans le conflit du Haut-Karabagh. De surcroît, l'Azerbaïdjan avait pris un parti pris pro-américain, de quoi fortement déplaire à Moscou comme à Téhéran.

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Les divergences sur le Haut-Karabagh

Mais ce choix devait également conduire Bakou à se rapprocher considérablement d'Israël, pays avec lequel la Russie tient à maintenir de bonnes relations. Dès 2020, l'appui considérable apporté par Israël aux forces azéries a soudain opposé Russes et Iraniens au sujet du Haut-Karabagh.

La Russie a trahi son alliance séculaire avec les Arméniens et laissé agir les Azéris, plus compatibles avec les intérêts économiques russes et bien plus puissants sur le plan militaire. Pendant ce temps, les mollahs n'ont cessé de s'inquiéter de voir Jérusalem disposer d'un balcon sur l'Iran.

Rivalité et complicité en Syrie

Le plus frappant est que tout cela s'est accompli alors même que Russes et Iraniens avaient partie liée en Syrie, où ces deux pays soutenaient de manière aussi sanglante le régime de Bachar el-Assad. Cela démontre à quel point le couple russo-iranien entretient, sans état d'âme, rivalité et complicité au gré des contextes locaux.

L'absence de mécanisme d'assistance mutuelle

Nul doute que les sanctions américaines et internationales pesant sur la République islamique ont joué sur cette association-dissociation à géométrie variable. La Russie a réalisé des profits en offrant à l'Iran des facilités pour échapper aux rets américains.

La garantie russe a joué un grand rôle pour désenclaver l'Iran concernant son programme nucléaire civil, permettant d'aboutir à l'accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne en juillet 2015 – accord rayé d'un trait de plume par Donald Trump le 8 mai 2018.

L'isolement diplomatique actuel

Dans son isolement diplomatique actuel, Moscou ne peut plus exercer cette fonction médiatrice. Après avoir envahi l'Ukraine en 2022, la Russie s'est retrouvée elle-même frappée de sanctions.

Autre point commun : à partir de la défaite de Bachar el-Assad en décembre 2024, Russes et Iraniens se sont retrouvés dans le camp des perdants. Résultat, le 17 janvier 2025, un « accord pour le partenariat stratégique global » a été signé à Moscou par les présidents russe et iranien pour une durée de vingt ans.

Un partenariat sans engagement contraignant

Cet accord succède au précédent document, signé en 2001 lui aussi pour vingt ans, et qui était arrivé à expiration en 2021. Il couvre de très nombreux domaines – de l'énergie à la culture en passant par la sécurité – mais il n'a pas de caractère contraignant, ce qui ne suppose aucune promesse, en particulier sur le plan militaire.

Il n'est donc pas surprenant que l'offensive américano-israélienne déclenchée le 28 février 2026 n'ait soulevé que des indignations diplomatiques de la part du Kremlin ; aucun mécanisme d'alliance ou d'assistance mutuelle n'est prévu entre Moscou et Téhéran.

Les convergences répressives

Il reste que la nature même des deux régimes produit des convergences lourdes de sens : l'opposition iranienne soutient que les services russes ont cornaqué les actions répressives des Gardiens de la Révolution et des bassidjis à plusieurs reprises, notamment lors du Mouvement vert de 2009, provoqué par les fraudes électorales organisées par Mahmoud Ahmadinejad.

La coopération florissante dans le domaine des drones

Depuis, les forces russes ont livré au régime iranien des véhicules antiémeute, un logiciel de reconnaissance faciale et une expertise en cybersécurité pour l'aider à réprimer les manifestations antigouvernementales.

Et ce n'est guère par hasard qu'en réplique aux bombardements intensifs qu'il subit en 2026, le régime iranien vise des positions américaines dans le Golfe tout en bénéficiant d'une imagerie et de renseignements précieux très probablement fournis par les Russes.

Le champ d'action le plus fructueux

Dernier champ d'action, sans doute le plus opaque mais le plus fructueux pour les deux parties : depuis que les Iraniens ont pris fait et cause en faveur des Russes en Ukraine, soit dès les premiers jours de l'invasion, la coopération en matière de production d'armements bat son plein.

Notamment en ce qui concerne les drones Shahed, devenus un marqueur très fort de la relation russo-iranienne. Le Shahed 136, drone d'attaque et de croisière, initialement exporté par Téhéran vers Moscou avant d'être produit en Russie sous licence, est devenu le Geran 2 dans sa version russe enrichie de technologies de navigation et de brouillage.

Quel avenir pour cette relation complexe ?

Mais que restera-t-il vraiment à la Russie de cette aventure ? Après la chute de Bachar el-Assad, la capture de Maduro et l'écrasement de l'Iran sous les bombes, la prochaine étape sera peut-être la fin du castrisme à Cuba, que Trump a promis. Pas de quoi pavoiser pour Moscou.

Cette relation historique entre la Russie et l'Iran continue d'évoluer au gré des intérêts géopolitiques changeants, mêlant opportunisme, pragmatisme et calculs stratégiques dans un équilibre toujours précaire entre rivalité et coopération.