Un trafic humain organisé pour alimenter le front ukrainien
C'est un véritable "trafic humain" de "chair à canon" qui est dénoncé. Depuis 2023, le Kremlin mène une campagne de recrutement massive en Afrique, recourant fréquemment à des méthodes trompeuses pour garnir sa ligne de front en Ukraine. Des civils, sans formation militaire ni expérience du combat, sont propulsés sur les champs de bataille, envoyés vers une mort quasi certaine.
Des promesses mensongères et un taux de mortalité alarmant
Ces hommes pensaient initialement devenir "serveurs, mécaniciens, charpentiers" selon les offres d'emploi qui leur étaient présentées. La réalité est tout autre : 22% d'entre eux sont décédés au combat, selon les chiffres révélés par l'enquête. Vincent Gaudio, co-fondateur d'INPACT, explique : "Il y a des jeunes hommes qui cherchent un meilleur avenir et des recrues attirées par la possibilité de faire des études supérieures."
Le collectif qui gère le projet "All Eyes On Wagner" a documenté plus de 300 décès parmi ces civils africains transformés en combattants. L'enquête parle de 1 417 combattants africains identifiés, mais Vincent Gaudio précise : "Il est possible que le chiffre exact soit plus important. L'IFRI, par exemple, parle de 4 000 personnes." La liste obtenue, rédigée en cyrillique par le collectif ukrainien "Je veux vivre", a permis d'établir le profil de ces recrues : une population jeune, exclusivement masculine, provenant de divers pays africains.
Une formation minimale et des affectations mortelles
Le taux de mortalité de 22% parmi ces recrues est particulièrement élevé, sans même compter les blessés et les disparus. Vincent Gaudio analyse : "Une fois arrivés en Russie, les plus chanceux ont trois semaines de formation, mais globalement, il y a très peu d'entraînement. Ensuite, ils sont envoyés dans les unités combattantes sur la ligne de front, et notamment les plus dures de l'Ukraine."
La grande majorité est engagée dans les vagues d'assauts successives qui cherchent à fragiliser la ligne de défense ukrainienne. D'autres sont enrôlés dans la milice Wagner. "La volonté manifeste des Russes est de gagner de la masse grâce à ces recrutements", souligne Vincent Gaudio. Les délais entre l'engagement et le décès sont très courts : un mois et deux semaines pour le plus court, 19 mois pour le plus long.
Des profils variés et des méthodes de recrutement trompeuses
Plusieurs profils de recrues ont été identifiés :
- Des jeunes hommes (les plus jeunes ont 18 ans) cherchant un meilleur avenir, attirés par des sommes conséquentes par rapport au niveau de vie dans leur pays
- Des personnes attirées par la possibilité de faire des études supérieures dans des domaines techniques (nanotechnologies, micromécanique, informatique)
- Des individus ayant déjà une expérience militaire, notamment des Camerounais qui combattaient l'ISWAP ou Boko Haram, cherchant à monétiser leurs compétences
Les méthodes de recrutement sont variées et souvent trompeuses :
- Distributions de prospectus pour le recrutement militaire (cas minoritaire)
- Petites annonces pour des emplois sous-qualifiés (serveurs, mécaniciens, charpentiers) qui se transforment en contrats militaires une fois en Russie
- Promesses d'études supérieures ou menaces d'expulsion pour des étudiants en difficulté de renouvellement de visa
- Recrutement après arrestation pour des délits mineurs
"Le désespoir économique est un levier", explique Vincent Gaudio. "La Russie a des difficultés à recruter et un besoin de maintenir le front tel qu'il est. Leur seule solution, c'est de gagner en volume."
Un business organisé et des réactions timides
Plusieurs acteurs sont à l'origine de ces offres : des entrepreneurs russes ou biélorusses, des Africains installés en Russie devenus entrepreneurs dans ce business, et même des sites Internet gérés par les services russes. "Il y a un trafic humain évident qui s'est mis en place", constate Vincent Gaudio.
L'Égypte est le pays le plus concerné avec 361 départs identifiés. Les causes principales sont les difficultés économiques et le manque de perspectives professionnelles, combinés à un marketing agressif proposant des salaires attractifs (jusqu'à 2 500 dollars mensuels contre un salaire minimum égyptien de 128 dollars).
Le phénomène, qui a commencé en 2023, prend de l'ampleur de manière exponentielle. Quelques revenants du front commencent à prendre la parole, notamment au Kenya et au Cameroun, et des familles recherchent activement des informations sur leurs proches partis en Russie.
Les réactions des pays concernés restent timides : le Kenya a annoncé demander prochainement des comptes à la Russie, tandis que le Cameroun craint le retour d'hommes ayant une expérience du combat qui resteraient en marge de la société. "Le vrai impact, le vrai challenge pour tous ces pays, ce sont les mesures qu'ils peuvent mettre en place", conclut Vincent Gaudio, soulignant que cette situation interroge surtout la gouvernance de ces pays à l'égard de leur jeunesse.



