Poutine instrumentalise le 9 mai pour légitimer la guerre en Ukraine
Poutine et le 9 mai : une guerre de légitimation

Le 9 mai, une mémoire instrumentalisée

Le 9 mai, jour de la Victoire sur le nazisme, est devenu sous Vladimir Poutine celui de la victoire sur la vérité. Le président russe a de nouveau présenté son invasion de l’Ukraine comme une « cause juste », opposant une Russie héroïque à des « forces agressives » soutenues par l’OTAN. La mémoire de 1945, transformée en alibi d’une guerre du XXIe siècle. Pourtant, dans le même temps, Moscou et Kiev ont accepté une trêve de 72 heures, assortie d’un échange massif de prisonniers, sous l’égide revendiquée de Donald Trump.

Pour Michel Goya, ancien officier des Troupes de marine et spécialiste des conflits contemporains, le Kremlin cherche à ancrer cette guerre dans une logique existentielle et civilisationnelle. Mais derrière les discours de puissance, l’armée russe reste engluée dans une guerre d’usure dont l’issue est plus que jamais incertaine.

Le cœur de la légitimation politique et morale de la guerre

Pourquoi Vladimir Poutine insiste-t-il autant sur l’idée d’une « cause juste » en Ukraine ? Pour Michel Goya, cette rhétorique est devenue indispensable au Kremlin : « Vladimir Poutine insiste sur l’idée d’une “cause juste” parce que ce thème est devenu le cœur de la légitimation politique, historique et morale de la guerre en Ukraine pour le Kremlin ».

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Le mythe fondateur de la « Grande Guerre patriotique »

L’instrumentalisation de la Seconde Guerre mondiale va bien au-delà de la propagande. Pour Michel Goya, il s’agit d’un pilier idéologique central de la Russie contemporaine : « La guerre contre l’Allemagne nazie – la “Grande Guerre patriotique” – a été une catastrophe humaine gigantesque, presque équivalente à une guerre nucléaire en nombre de morts et en destructions ». Mais cette épreuve s’est achevée « par la plus grande victoire de l’Union soviétique mais aussi de toute l’histoire russe ».

Longtemps, le 9 mai a davantage incarné le traumatisme et les souffrances de la guerre que la célébration nationale. Mais avec le temps, « le souvenir de la souffrance a fait place dans la Russie de Poutine au souvenir du triomphe et de la grandeur passée ». Selon lui, « le culte de la Grande Guerre patriotique et le nationalisme ont d’une certaine façon remplacé l’idéologie communiste comme élément de rassemblement et de force d’une société russe en crise et en quête de repères après la fin de l’Union soviétique ».

Une armée russe transformée… mais bloquée

Après plus de quatre ans de conflit, Michel Goya décrit une situation « paradoxale » pour l’armée russe : « L’armée russe s’est renforcée et profondément transformée depuis quatre ans ». Moscou dispose désormais « d’une capacité de frappes en profondeur importante », grâce à un arsenal renouvelé de missiles et à « une capacité nouvelle et massive de drones à longue portée ».

Ces frappes permettent « d’user l’effort de guerre ukrainien et d’épuiser la nation ». L’ancien officier des Troupes de marine estime néanmoins que cette stratégie « n’est cependant pas décisive », même si « le réseau énergétique ukrainien est très endommagé et pourrait définitivement céder à l’hiver prochain ».

Mais la grande surprise du conflit reste, selon lui, la montée en puissance des capacités ukrainiennes. « Les Ukrainiens ont réussi à constituer également une force de frappes à longue portée encore plus efficace », souligne-t-il. Il rappelle notamment qu’une base aérienne située dans l’Oural, à plus de 1 700 kilomètres de la frontière ukrainienne, a récemment été frappée avec succès. « Toute la Russie d’Europe se trouve à portée de tir, à tel point que la simple tenue de la parade du 9 mai a dépendu de la bonne volonté de Volodymyr Zelensky. C’est une humiliation considérable », estime-t-il.

Sur le terrain également, Moscou semble marquer le pas : « Pour la première fois depuis 2023, l’armée russe a plus reculé qu’avancé ». Même si les mouvements restent limités, cela témoigne selon Michel Goya « du blocage de l’armée russe, qui ne trouve plus de solutions pour conquérir définitivement le Donbass ».

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Pyongyang, un allié officiel et important

La présence de soldats nord-coréens lors des cérémonies du 9 mai illustre également l’évolution des alliances de Moscou. « Cette présence est une manière de reconnaître et de récompenser l’aide nord-coréenne », explique l’analyste. Une aide qui s’est révélée « finalement plus importante par l’apport matériel – obus, missiles, armement – que par l’engagement humain ».

Avant la guerre, rappelle-t-il, la Corée du Nord était encore « un État paria, y compris du point de vue russe ». Désormais, Pyongyang est devenu « un allié officiel et important ». La Russie est par ailleurs entrée durablement dans une logique d’économie de guerre. « Cette économie souffre incontestablement des sanctions et des coups qu’elle reçoit, mais avec l’aide, parfois discrète, de ses alliés ou voisins, elle peut tenir probablement encore pendant plusieurs années », estime l’ancien officier des Troupes de marine.

Une trêve avant tout destinée au 9 mai ?

Concernant la trêve de 72 heures annoncée ces derniers jours, Michel Goya se montre très sceptique. « On ne voit pas très bien pourquoi Vladimir Poutine aurait proposé une telle trêve pour une autre raison que la sécurisation des cérémonies du 9 mai », affirme-t-il.

Selon lui, Moscou n’a donné aucun signe d’assouplissement. « Sa position sur les objectifs de guerre et les critères d’arrêt des combats n’ont pas bougé d’un centimètre, et il n’a jamais montré la moindre volonté d’apaisement. » Les précédentes trêves russes relevaient davantage « de gestes adressés à Donald Trump lorsque celui-ci montrait un peu de fermeté ».

« Les Ukrainiens sont prêts à la paix, les Russes non », tranche Michel Goya. Les négociations, selon son analyse, restent aujourd’hui extrêmement difficiles : « La seule manière de convaincre Moscou d’abandonner ses ambitions territoriales ne se trouve pas dans les réunions diplomatiques mais sur le front, par l’arrêt total de toute progression de leurs forces. »

Un scénario qu’il estime possible « dans les semaines qui viennent ». Mais l’espoir viendrait moins de Donald Trump que de la pression interne russe : « Il faut sans doute compter davantage sur la pression interne en Russie pour obliger Vladimir Poutine à accepter la paix que sur un Donald Trump sans réelle volonté d’agir. »

Une confrontation historique avec l’Occident

Cette vision d’un conflit permanent s’inscrit dans une tradition historique. « Le Kremlin a toujours été obsédé par la peur des invasions et la nécessité de disposer de glacis protecteurs », explique-t-il, rappelant que « Catherine II expliquait déjà que la meilleure manière de protéger les frontières russes était de les étendre ».

Vladimir Poutine, lui, considère la Russie comme engagée depuis longtemps dans une confrontation globale avec l’Occident. « C’est Vladimir Poutine lui-même qui a déclaré la confrontation avec l’Occident, au moins depuis son discours de Munich en 2007 ». Depuis, Moscou mène « une politique agressive », contre les pays occidentaux mais aussi contre ses voisins, notamment la Géorgie et l’Ukraine, accusés de vouloir rejoindre le camp occidental.

Et après la guerre ? Le Kremlin aura toujours besoin d’un ennemi

« C’est très pratique d’avoir un ennemi pour justifier l’encadrement de la population », conclut-il. « Même si les États-Unis de Donald Trump ne sont pas hostiles à la Russie, il faudra continuer à désigner un adversaire. »