Ormuz : la menace iranienne réveille les souvenirs d'un démineur français
Dans le contexte des tensions actuelles au Moyen-Orient, le détroit d'Ormuz est redevenu un point de friction majeur. Donald Trump a récemment appelé les pays européens à intervenir pour débloquer ce passage maritime stratégique, où l'Iran menace directement le transport mondial des hydrocarbures. Cette situation rappelle étrangement des épisodes historiques, comme en témoigne Jean-François Charbonnier, un militaire à la retraite originaire de Bayonne.
Un passage vital sous pression
Le détroit d'Ormuz, large de seulement 33 kilomètres, constitue une arme géopolitique puissante pour l'Iran face à Israël et aux États-Unis. Par ce goulet d'étranglement transitent environ 20% du pétrole brut mondial et une proportion équivalente de gaz naturel liquéfié. Depuis trois semaines, Téhéran organise ce qu'il qualifie de « blocus défensif », menaçant tout navire marchand qui tenterait d'emprunter le passage. Le trafic maritime s'est pratiquement figé, provoquant une fébrilité palpable dans l'économie mondiale.
Les souvenirs brûlants de Jean-François Charbonnier
Pour Jean-François Charbonnier, cette crise actuelle réveille des souvenirs précis. Entre mars et décembre 1981, ce jeune officier marinier participait à une mission de déminage dans ces mêmes eaux turbulentes. « C'était déjà la guerre du pétrole à l'époque », se remémore-t-il en sortant des photos jaunies de ses archives. Maître mécanicien dans l'escadrille de dragage de Cherbourg, il avait embarqué sur le dragueur démineur « La Céphée ».
La mission française intervenait alors que l'Iran menaçait de miner le détroit pour perturber le trafic pétrolier, dans le contexte de la guerre Iran-Irak et des tensions politiques entre Paris et le nouveau régime des Mollahs. « La France a réagi immédiatement en envoyant une force de déminage », explique le vétéran.
Une guerre de présence et de réputation
Jean-François Charbonnier décrit le « La Céphée » comme un bâtiment spécialement conçu en bois de pin d'Oregon et aluminium pour déjouer le magnétisme des mines sous-marines. « Notre rôle était de se maintenir en permanence en action pour déminer le détroit », précise-t-il. Mais la mission s'apparentait surtout à une guerre psychologique : la réputation de la France en matière de déminage, acquise notamment lors du déminage du détroit de Suez en 1957, suffisait souvent à désamorcer les velléités ennemies. « Nous avons bénéficié de cette réputation et nous n'avons pas eu à neutraliser de mines », reconnaît-il.
Des conditions de vie extrêmes
Les marins ignoraient cependant cette relative sécurité au départ. « Ils m'ont embarqué parce que j'étais célibataire à l'époque. Nous étions nombreux dans ce cas. Ces missions sont dangereuses, on peut péter sur une mine », raconte Jean-François Charbonnier avec franchise. La vie à bord était spartiate, marquée par une chaleur étouffante : « Au niveau de la machine avant, il faisait 65 degrés. C'était intenable ».
Les hommes souffraient du climat et des conditions précaires :
- Ils dormaient sur le pont la nuit « pour respirer »
- Les réserves d'eau douce étaient insuffisantes pour des bâtiments conçus pour la mer du Nord
- Ils se lavaient avec des pulvérisateurs et traitaient les boutons de chaleur avec de la « Friction Foucault »
- Le linge se lavait « à la traîne », accroché à un câble remorqué par le navire
Quarante ans plus tard : drones et stratégies asymétriques
Quatre décennies après cette mission, les enjeux géostratégiques n'ont guère changé. L'assaut des États-Unis et d'Israël contre l'Iran active la même riposte : verrouiller le trafic des hydrocarbures pour perturber les économies adverses. Mais les techniques ont évolué. « Aujourd'hui ce sont surtout les drones iraniens qui menacent les tankers dans le détroit d'Ormuz », qu'ils soient nautiques ou aériens, analyse l'ancien marin.
L'Iran laisse toujours planer la menace d'un minage du détroit, mais a développé des techniques de guérilla navale basées sur des forces légères et rapides. Dans cette confrontation asymétrique, la puissance militaire conventionnelle des États-Unis et d'Israël bute sur la stratégie iranienne. Un récent article du « Monde » citant l'Institut naval des États-Unis (USNI) pointe d'ailleurs la dépendance américaine en matière de déminage : « La marine américaine a toujours compté sur ses alliés ».
L'appel de Trump et les réactions européennes
C'est dans ce contexte que Donald Trump a lancé un appel aux Européens pour sécuriser Ormuz et débloquer la navigation. Ses « partenaires », dont la France, ont accueilli fraîchement cette sollicitation. Pendant ce temps, comme au temps de « La Céphée », la menace sur les cargos fait réagir les compagnies d'assurances. « Le danger les amène à ne plus couvrir », constate Jean-François Charbonnier, rappelant que cette réalité économique persistait déjà durant sa mission en 1981.
Le détroit d'Ormuz demeure ainsi un point névralgique de l'économie mondiale, où se rejouent périodiquement les mêmes tensions entre puissances, avec des techniques qui évoluent mais des enjeux qui restent immuables.



