Le silence calculé du Kremlin face à la crise iranienne
Dans les heures qui ont suivi l'attaque israélo-américaine contre l'Iran et la mort de l'ayatollah Khamenei, le monde a guetté la réaction de Moscou. La réponse s'est limitée à quelques mots de soutien envers son "partenaire stratégique global", le régime de Téhéran. Ce mutisme apparent interroge : prudence stratégique ou réelle incapacité à intervenir ?
Une marge de manœuvre réduite par la guerre en Ukraine
Dans un entretien exclusif avec L'Express, Hanna Notte, directrice du programme de non-prolifération Eurasie au James Martin Center for Nonproliferation Studies, apporte un éclairage crucial. Les ressources russes sont sévèrement limitées par le conflit ukrainien, au point que Moscou n'aurait pas les moyens de s'impliquer militairement au Moyen-Orient même si elle le souhaitait.
Mais cette contrainte matérielle s'accompagne d'un choix politique délibéré. "Vladimir Poutine n'est fondamentalement pas intéressé par le type de guerre auquel nous assistons actuellement", explique l'experte. Cette réticence n'est pas nouvelle : elle s'inscrit dans une politique étrangère régionale constante depuis dix ans, marquée par l'évitement de toute confrontation directe avec Israël ou les États-Unis.
Un soutien russe à géométrie variable
Certains observateurs accusent Moscou de traiter ses alliés comme des pions sacrifiables. Hanna Notte nuance cette analyse :
- Sur le plan diplomatique, la Russie a défendu les positions iraniennes devant l'Agence internationale de l'énergie atomique et au Conseil de sécurité de l'ONU
- Politiquement, les deux pays ont renforcé leur coordination, avec un soutien russe à l'intégration de l'Iran dans les BRICS et l'Organisation de coopération de Shanghai
- Économiquement, Moscou est devenu un investisseur plus important en Iran
- Militairement, la coopération a progressé avec des avions d'entraînement, une collaboration spatiale et l'envoi de spécialistes
Cependant, l'aide russe s'est arrêtée aux équipements les plus avancés. Aucun système de défense aérienne sophistiqué ou avion de combat moderne n'a été fourni, limitant ainsi l'impact stratégique face aux États-Unis et Israël.
Les conséquences potentielles pour les intérêts russes
La guerre au Moyen-Orient pourrait paradoxalement profiter à Moscou selon plusieurs scénarios :
- Une prolongation du conflit entraînerait une hausse des prix du pétrole, bénéfique pour l'économie russe
- Le détournement des intercepteurs Patriot de l'Ukraine vers le Moyen-Orient affaiblirait la défense ukrainienne
- Le déplacement de l'attention politique de l'Europe vers le Moyen-Orient créerait une fenêtre d'opportunité pour la Russie
"Plus cette guerre durera longtemps, plus elle sera susceptible de profiter à la Russie", résume Hanna Notte. Mais l'issue finale déterminera les gains réels : un maintien du régime actuel permettrait de poursuivre le partenariat, tandis qu'un changement de régime ou une normalisation avec Washington représenterait le pire scénario pour Moscou.
Les inquiétudes des autres partenaires de la Russie
L'exemple iranien suscite des interrogations parmi les autres alliés de Moscou. Certains, comme Cuba, pourraient craindre de devenir la prochaine cible des pressions américaines. D'autres, comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso, se sentent moins menacés car ils ne risquent pas d'action militaire américaine directe.
Il faut cependant rappeler que de nombreux pays coopèrent avec la Russie par manque d'alternatives. Moscou reste souvent le seul partenaire disposé à fournir certains équipements ou formes de soutien, ce qui limite leur capacité à se détourner du Kremlin malgré les limites démontrées du soutien russe.
L'impact sur la réputation internationale de la Russie
La perception de Moscou dans le monde est contrastée. Si l'Occident peut voir dans sa réaction limitée un signe d'impuissance, le monde non occidental adopte une lecture différente. Pour ces pays, la Russie se bat contre l'OTAN et l'Occident tout entier dans le conflit ukrainien, ce qui rend plus compréhensible sa prudence au Moyen-Orient.
De plus, la perception des États-Unis comme agresseur violant le droit international compense en partie l'image de passivité russe. Le Kremlin cherche d'ailleurs à capitaliser sur cette situation en se présentant comme "l'adulte dans la pièce", multipliant les appels à la retenue et à la médiation auprès de ses partenaires régionaux.
Les limites des théories de marchandage entre grandes puissances
Certains analystes évoquent l'hypothèse d'un accord secret entre Poutine et Trump : la Russie laisserait les États-Unis gérer le dossier iranien en échange d'une aide sur le front ukrainien. Hanna Notte rejette cette théorie :
- Trump n'a pas besoin du consentement russe pour agir au Moyen-Orient
- L'administration américaine intensifie ses activités dans des régions que Moscou considère comme sa sphère d'influence privilégiée
- Trump n'a pas abandonné l'Ukraine et cherche à être perçu comme un artisan de la paix
La mort de Khamenei, bien que préoccupante pour Poutine, ne menace pas directement sa sécurité personnelle. La Russie, puissance nucléaire, reste bien plus difficile à attaquer que l'Iran ou le Venezuela. Cependant, cet événement renforce chez certains responsables russes l'idée que Trump est imprévisible, ce qui pourrait encourager les partisans de la ligne dure à poursuivre la guerre en Ukraine plutôt que de compter sur des négociations.



