La revanche des empires : comment l'Europe est devenue la cible de ses propres créations
La revanche des empires contre l'Europe dévoilée

L'Europe face à sa propre création monstrueuse

Dans un contexte géopolitique tendu où l'Amérique, sous l'influence d'un président comparé à Jésus-Christ, semble retrouver le chemin des conflits, l'Europe apparaît paralysée, incapable de forger une unité solide. Le Vieux Continent, autrefois maître du monde des grandes découvertes jusqu'à la Première Guerre mondiale, semble aujourd'hui figé dans une stupéfaction face à son propre déclin. Cette situation relève peut-être davantage d'un aveuglement collectif, selon l'analyse percutante de l'historien Jean-François Colosimo.

Une tragédie homérique révélée par les archives

Son dernier film, Les empires contre-attaquent, constitue une œuvre somptueuse où défilent des archives exceptionnelles au rythme effréné de l'effondrement européen. La thèse centrale est d'une portée définitive : la modernité a dévoré ses propres parents. Ces parents ne sont autres que les nations européennes, jadis convaincues par l'idéologie d'un progrès omniscient et invincible dont les rayons transperçaient l'industrie, l'intelligence et l'esprit.

Le chaos de la Première Guerre mondiale mettra un terme brutal à ces illusions. Comme l'écrit Jean-François Colosimo : « Elle se pensait la civilisation, elle se découvre la barbarie. » Cette prise de conscience marque le point de départ d'une transformation profonde des rapports de force mondiaux.

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L'émergence de nouvelles modernités autoritaires

Dès 1918, les bases d'un nouvel affrontement se dessinent entre deux messianismes concurrents : celui de l'empire américain et celui de la révolution soviétique. Les anciens empires autrefois dominés par l'Europe triomphante – l'Iran, l'Inde, la Turquie, la Chine – se jettent dans une modernité d'un genre nouveau où la suprématie de l'État rivalise avec la conversion du genre humain.

En Turquie, Mustafa Kemal Atatürk impose avec force le costume occidental, les chapeaux haut de forme et l'alphabet latin, affirmant sans relâche que la modernité à marche forcée précéderait la démocratie. Cette transformation s'accompagne de massacres et de déplacements massifs de populations, notamment arméniennes et kurdes.

En Union soviétique, la régénération du peuple devient l'objectif suprême. Le communisme s'incarne dans l'électricité, le mythe stakhanoviste et la persécution systématique des intellectuels et des religions. Entre 1917 et 1940, ce sont 75 000 édifices religieux qui sont détruits et 120 000 moines et moniales qui sont assassinés.

En Chine, après la victoire de Mao sur les forces nationalistes en 1949, commence un délire collectif où l'ivresse des discours révolutionnaires côtoie l'effroyable nombre de victimes. Le Grand Bond en avant, présenté comme l'effort ultime pour rattraper l'Occident, coûtera surtout la vie à environ 30 millions de personnes.

La transformation religieuse de la démocratie américaine

Les États-Unis, bien que différents dans leur approche, connaissent également des transformations significatives. Sous l'influence déterminante du pasteur Billy Graham, le président Dwight Eisenhower renoue avec l'esprit religieux des pères fondateurs. Cette évolution marque le début de l'intégration progressive des évangélistes à la démocratie américaine.

L'apothéose de ce mouvement intervient avec l'élection de Ronald Reagan en 1981, qui n'aurait pas été possible sans le soutien massif de croyants convaincus, auparavant réticents à participer à la vie politique. Cette évolution illustre comment la religion devient progressivement un instrument politique à part entière.

La vengeance historique contre l'Europe impérialiste

Ces nations émergentes tirent de l'Europe ce qu'elle avait de pire – ou du moins de moins intéressant – à offrir : une modernité grossière et incomplètement comprise. Le fer, la vapeur, l'acier et même les droits de l'homme ne représentent rien sans une culture qui ne s'invente pas du jour au lendemain.

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Dans sa version la plus rudimentaire, la modernité et son corollaire, la foi aveugle dans le progrès, se sont révélés les pires ennemis des peuples soumis au joug d'autocrates. L'antidote européen s'est transformé en poison mortel, constituant une déception supplémentaire à l'égard d'un continent qui avait pourtant largement profité de son avantage en pratiquant l'impérialisme pendant des siècles.

En 1900, la France et l'Angleterre occupaient à elles seules un tiers de la planète. Atatürk, Mao, Staline, Nehru et Pahlavi n'égaleront jamais l'Europe dans sa domination, et leurs marches effrénées vers la modernité se concluront par des massacres de grande ampleur. Cependant, leurs héritiers retiendront la leçon en l'inversant complètement.

La résurrection des empires par les religions essentialisées

Les dirigeants contemporains – Recep Tayyip Erdoğan, Xi Jinping, Vladimir Poutine, Narendra Modi et Ali Khamenei – se retrouvent sur un point fondamental : la vengeance contre l'Europe. Cette vengeance ne consiste plus à rattraper et dépasser le Vieux Continent, mais bien à le soumettre en employant précisément les moyens qu'il méprisait.

La religion, la tradition et l'autocratie deviennent ainsi des armes politiques redoutables, corollaires du rejet systématique des droits de l'homme, de la liberté d'opinion et de la séparation nette entre l'Église et l'État. Cette évolution historique s'accompagne inévitablement d'une résurgence de la violence politique.

L'Europe face à ses contradictions historiques

Le Vieux Continent a pourtant pacifié sa société en pariant sur la plasticité du capitalisme et en créant l'Union européenne. Les résultats ont été remarquables : l'intégration des anciens pays soviétiques n'aurait pas été possible sans la démocratie libérale et l'extraordinaire marché qu'elle a mis à disposition des peuples.

Pourtant, au début des années 1910, de nombreux analystes théorisaient déjà l'impossibilité d'une guerre entre pays européens. Des ouvrages savants, particulièrement en Grande-Bretagne, démontraient avec force statistiques et calculs qu'un affrontement généralisé constituerait un suicide collectif, concluant à l'impossibilité d'un tel conflit.

Nous savons aujourd'hui qu'ils avaient tort. Leur raisonnement considérait le désir d'enrichissement et la recherche du bonheur comme priorités absolues des nations, oubliant la puissance destructrice qui ne peut généralement s'exprimer qu'au détriment de ces deux objectifs. Les enfantillages politiques trouvent parfois une faveur inattendue dans l'histoire, y compris lorsqu'ils se révèlent criminels.

Le documentaire Les empires contre-attaquent de Jean-François Colosimo, diffusé dans Le Monde en face le dimanche 12 avril 2026 sur France 5 et disponible sur France.tv, offre ainsi une réflexion essentielle sur les dynamiques historiques qui continuent de façonner notre présent géopolitique.