Guerre en Iran : l'absence de stratégie américaine dénoncée par une diplomate
Guerre en Iran : stratégie américaine floue selon une experte

Un mois de conflit et une stratégie américaine toujours floue

Plus d'un mois après le début des hostilités en Iran, le flou persiste autour de la stratégie américaine. Dans sa seconde allocution solennelle depuis le déclenchement du conflit le 28 février, Donald Trump a vanté des victoires « décisives » et « écrasantes » obtenues par les États-Unis pour empêcher la République islamique de se doter de l'arme nucléaire.

Pourtant, le président américain s'est donné encore du temps avant de mettre fin aux combats. « Nous allons les frapper extrêmement durement au cours des deux à trois prochaines semaines. Nous allons les ramener à l'âge de pierre auquel ils appartiennent », a-t-il lancé depuis la Maison-Blanche, sans réellement convaincre.

Une analyse critique de l'ancienne diplomate Barbara Leaf

Barbara Leaf, sous-secrétaire d'État américaine pour les Affaires du Proche-Orient de 2021 à 2025, a pris sa retraite l'an dernier à l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Dans une interview exclusive, cette diplomate de haut rang, qui a été pendant trois décennies l'une des principales architectes de la politique américaine au Moyen-Orient, souligne l'absence de stratégie du président américain dans sa guerre contre l'Iran.

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Le Point : Êtes-vous surprise que l'Iran ait réussi à abattre un avion de chasse américain ?

Barbara Leaf : « Je dirais simplement que, dans tout conflit, on ne peut jamais être certain d'avoir éliminé 100 % des menaces. Si les forces américaines et israéliennes dominent essentiellement le ciel iranien, ce serait une erreur de dire qu'elles en ont le contrôle total, parce qu'il existe toujours la possibilité qu'un missile sol-air parvienne à être lancé. »

Les risques d'escalade et la question des otages

Les pilotes de l'appareil abattu auraient réussi à s'éjecter. « Si les Iraniens parvenaient à mettre la main dessus, ils s'en serviraient à des fins de propagande », explique Barbara Leaf. « Cela viserait aussi bien le monde extérieur que leur propre population. Car n'oublions pas que, lorsque cette guerre prendra fin, les dirigeants iraniens devront faire face à une population extrêmement mécontente. »

La diplomate souligne que « le risque était déjà présent, à partir du moment où le président Trump a largement penché en faveur d'une escalade ». Elle ajoute : « Je m'attendais donc, de toute façon, à ce que cette nouvelle phase entraîne une escalade américaine. »

L'absence d'objectifs clairs et la proposition américaine

Interrogée sur la clarification des objectifs lors de l'allocution du 1er avril, Barbara Leaf est catégorique : « Les objectifs ne sont pas plus clairs aujourd'hui qu'ils ne l'étaient le 28 février, au lancement de la guerre. »

Concernant la proposition américaine de quinze points pour mettre fin au conflit, elle est sceptique : « Je ne pense clairement pas que les Iraniens seraient prêts à des concessions sous la menace d'une escalade, même si c'est clairement ce qu'attend le président. Mais sans même parler des quinze points, laissez-moi vous dire que personne n'a accepté aujourd'hui ne serait-ce que de s'asseoir à une table. »

Le détroit d'Ormuz : un levier stratégique majeur

Le blocage par l'Iran du détroit d'Ormuz change radicalement la donne selon l'experte. « Le régime possède deux cartes qu'il joue en ce moment », explique-t-elle. « La première est de frapper nos partenaires du Golfe de manière méthodique. Mais l'autre carte, bien sûr, la principale qu'ils détiennent, est le contrôle du détroit d'Ormuz et, par conséquent, la possibilité de tenir l'économie mondiale par la gorge. »

Barbara Leaf critique l'approche américaine : « Les intentions mercredi du président Trump en la matière étaient totalement floues, et il a même été jusqu'à affirmer que c'était aux autres pays de résoudre le problème, pas le sien. Pourtant, ses conseillers et lui-même le savent, l'impact de cette fermeture se fait sentir non seulement à l'échelle mondiale, mais aussi aux États-Unis. »

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Les options limitées pour rouvrir le détroit

Sur la possibilité d'une intervention militaire pour rouvrir le détroit, la diplomate met en garde : « J'ai parlé à plusieurs anciens commandants, et chaque scénario d'emploi de la force comporte un niveau de risque élevé. D'autant qu'il ne suffit pas seulement de forcer l'ouverture du détroit d'Ormuz. Il faut aussi réussir à le maintenir ouvert, ce qui devient un engagement beaucoup plus long. »

Elle propose plutôt une approche multilatérale : « Ce qu'il faut faire, et que l'administration américaine n'a pas encore réalisé jusqu'ici, c'est de s'engager à rendre la question multilatérale, en construisant réellement une coalition qui exerce une pression politique et économique écrasante sur le régime. »

La stratégie asymétrique iranienne qui porte ses fruits

Barbara Leaf estime que les Iraniens se trouvent aujourd'hui dans une meilleure position qu'au début du conflit. « Ils ont mis sur pied la meilleure stratégie qu'ils avaient en revenant à une guerre asymétrique », analyse-t-elle. « Ils ne vont pas affronter les États-Unis directement. Ce qu'ils ont fait, c'est utiliser méthodiquement des missiles balistiques et des drones pour créer des brèches dans le tissu sécuritaire. »

Elle ajoute : « Ils ont utilisé les cartes asymétriques en ciblant les partenaires du Golfe, puis en décidant rapidement de prendre le contrôle du détroit. Ils ont donc joué la carte asymétrique d'une manière qui joue clairement en leur faveur. »

Un régime qui se radicalise davantage

Malgré les pertes militaires importantes, « l'État iranien est encore plus entre les mains des Gardiens de la révolution qu'il ne l'a jamais été », constate Barbara Leaf. « Il s'agit donc d'un État sécuritaire dans le sens entier du terme, plus radical et plus extrême. »

Elle conclut sur une note pessimiste : « À la fin de cette guerre, ce régime devra faire face à un public extrêmement amer. S'il reprend l'avantage sur le court terme, la République islamique rencontrera d'énormes difficultés sur le moyen terme. »

La diplomate résume ainsi la situation : « Le président cherchait à réaliser une campagne militaire à la manière du Venezuela. Mais, pour dire les choses simplement, l'Iran n'est pas le Venezuela, et ne le sera jamais. »