Un changement d’humeur en Russie
Selon le journaliste russe Alexander Baunov, qui publie sur le site du think tank Carnegie Endowment, un portrait moral du pays sous le titre « En Russie, l’humeur publique tourne à l’aigre », quelque chose est en train de changer en Russie. Le traditionnel défilé du 9 mai à Moscou a révélé ce qui domine actuellement au sein de la direction politique du pays : la faiblesse et la peur.
« On ne juge jamais ceux qui remportent la victoire », disait Staline. Mais Poutine, justement, n’est pas vainqueur et l’opinion publique russe, qui s’abstenait de le faire jusqu’alors, commence à le juger. Son armée est dans une impasse en Ukraine. La résistance farouche de ce pays, couplée à une nouvelle révolution militaro-industrielle, a transformé le front en une zone de mort. L’armée russe ne progresse plus, elle perd du terrain. Son offensive contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes, destinée à briser le moral de la population en la faisant mourir de froid, a buté sur la résilience de la société.
Le contrat implicite rompu
Le compromis implicite entre Poutine et la population russe reposait sur un arrangement : vous pouvez vivre tranquillement sans vous occuper de la guerre, mais vous n’êtes pas autorisé à vous y opposer. L’indifférence était fréquente, l’opposition durement réprimée. Mais durant le printemps 2026, le régime a violé sans cérémonie les termes du contrat. Il a imposé des restrictions et des interdictions qui exaspèrent la Russie des villes. Les réseaux sociaux WhatsApp et Telegram sont prohibés. Or, dans cet État autoritaire, ces plateformes étaient considérées comme l’ultime refuge de la vie privée.
Il y avait un autre avenant au contrat, rappelle Waclaw Radziwinowicz dans le quotidien polonais Gazeta Wyborcza : le pouvoir avait promis une augmentation substantielle et continue du niveau de vie à la population. Le Kremlin s’était engagé à garantir la sécurité et la stabilité en échange de la passivité. Et il avait pu tenir cet engagement : à Moscou, le salaire moyen a presque doublé depuis le début d’une guerre dont les habitants ne subissaient guère les effets, car ce ne sont pas eux qui sont envoyés au front. Mais voilà que les Ukrainiens ciblent les raffineries de pétrole et les dépôts d’armements russes. L’inflation ronge le pouvoir d’achat, alors même que la TVA est passée de 20 à 22 %.
Surtout, Poutine a vendu sa guerre contre l’Ukraine comme un revival de la « Grande guerre patriotique » de Staline (1941-1945). Aussi, lorsque la durée de ce conflit a atteint, puis dépassé, les 1 418 jours qu’avait duré la guerre contre l’Allemagne nazie, les blogueurs russes ont commencé à tiquer.
Un monde qui change défavorablement pour la Russie
L’évolution de l’état du monde n’est pas favorable à Poutine, estime The Economist. La Russie a bien profité de sa situation marginale à l’époque de la mondialisation libérale. Elle en transgressait les règles à son avantage, quand les autres puissances les respectaient plus ou moins. À présent, dans le nouveau monde que le comportement de Poutine a précisément contribué à faire émerger, celui où ne comptent que la puissance et la détermination à s’en servir pour faire plier les autres, elle est réduite à ses propres moyens de puissance faible.
Cette thèse est développée par la politologue Hanna Notte dans un article de Foreign Affairs intitulé « Ce n’est pas le monde que veut la Russie ». Moscou marquait des points dans une situation d’asymétrie, où elle s’affranchissait des règles auto-imposées qui limitaient la marge de manœuvre des États-Unis, écrit-elle. La stratégie de Poutine a réussi aussi longtemps que les États-Unis ne l’ont pas copiée. Or, Trump marche dans ses pas, utilisant la force, y compris contre des partenaires importants de Moscou, tels que le Venezuela et l’Iran.
D’autant que le président américain, en tapant vite et fort, a démontré la supériorité de son armée, capable d’intervenir à l’autre bout du monde, quand la Russie, qui a perdu la Syrie, fait figure de puissance régionale. La liquidation de l’ayatollah Khamenei a particulièrement effrayé un Poutine qui vit dans la peur panique d’être lui-même assassiné.
Au début, le Kremlin pouvait se féliciter d’avoir, à la Maison blanche, un dirigeant qui partageait en partie ses idées : les États-Unis ont voté avec la Russie, à l’ONU, pour s’opposer à une résolution de l’Assemblée générale condamnant la guerre contre l’Ukraine. Mais la volonté de Trump de contourner l’ONU, le retrait américain de 66 organisations internationales, dont 31 agences des Nations unies, change la donne, en menaçant d’affaiblir le véto russe.
Dans un premier temps, Poutine avait cru flatter le président américain en annonçant son désir de participer à son « Conseil de la paix ». Mais finalement, Moscou n’y adhérera pas, constatant le peu de cas que Trump ferait de Moscou. « Trump façonne un monde où les faibles sont vaincus », a dit Sergueï Lavrov, l’éternel ministre des Affaires étrangères de Poutine. La Russie a peur d’en faire partie.
Poutine s’apprête à tester la solidité de l’OTAN
« Trop de choses se passent, quelque chose va se produire : L’amour ou la guerre ». C’est ce qu’écrivait en 1939 la poétesse polonaise Zuzanna Ginczanka, assassinée par les Allemands en 1944. Ces vers sont cités par Bartosz Wielinski pour avertir de ce qui menace l’Europe « dans les semaines ou les mois qui viennent », dans un papier publié par Gazeta Wyborcza.
Selon les diplomates consultés, la Russie s’apprête à « tester la solidité » de l’Alliance atlantique. Non seulement l’armée de Poutine ne progresse plus, mais elle recule en Ukraine. En décembre 2025, ses généraux lui assuraient que la conquête de Pokrovsk leur ouvrait la voie de la prise de Kramatorsk et Slaviansk. Or, ces verrous défensifs capitaux pour l’Ukraine tiennent toujours.
En 2024, les Américains ont refusé à l’Ukraine l’utilisation de missiles d’une portée supérieure à 350 km, afin de préserver le territoire de la Russie. À présent, les Ukrainiens fabriquent eux-mêmes des essaims de drones dévastateurs pour les infrastructures russes.
Poutine était persuadé d’avoir le temps pour lui. Sa guerre pouvait traîner. Les choses ont changé. Le dictateur russe apparaît comme « un tigre acculé contre un mur ». « Bien que placé dans une situation difficile, il demeure menaçant et prêt à bondir dans une direction désespérée. »
Il faut s’attendre à ce qu’il profite du fait que les Américains sont embourbés face à l’Iran et ont dégarni les forces de l’OTAN en moyens antiaériens pour attaquer un pays membre de l’Alliance. Les trois républiques baltes apparaissent comme les cibles les plus évidentes. Mais la Russie a déjà commencé à masser aussi des forces face à la Finlande. Elle pourrait également provoquer des sabotages ou des attentats en Europe.
L’expert militaire allemand Carlo Masala, dans son livre La Guerre d’après, décrit un scénario crédible : une attaque contre la ville estonienne de Narva, peuplée essentiellement de russophones, ou l’invasion de l’île estonienne de Hiiumaa, assortie d’une menace nucléaire. Et de rappeler la fameuse une du journal de Marcel Déat, L’œuvre, le 4 mai 1939 : « Faut-il mourir pour Dantzig ? ». La France avait préféré rester à l’abri de sa ligne Maginot, tandis que l’armée polonaise défendait son pays en septembre. Un an plus tard, les Allemands défilaient dans Paris occupé.
Les Baltes, les Finlandais, les Suédois prennent l’article 5 de l’Alliance atlantique au sérieux : ils ont averti qu’ils interviendraient militairement en cas d’attaque russe. Mais « plus on regarde vers l’ouest », moins on est convaincu du sérieux de l’engagement de défense mutuelle. Cependant, l’Allemagne a positionné une brigade blindée en Lituanie et les Canadiens en ont fait de même en Lettonie. Et la France envisage sérieusement d’étendre la protection de sa dissuasion nucléaire à certains alliés européens. Quant à la Pologne, la décision appartiendrait au président de la République, Karol Nawrocki, dont on connaît mal les intentions.
Keir Starmer, un leader impopulaire
« Le parti travailliste a subi vendredi une défaite historique », estime le site Politico. Aux élections locales de jeudi dernier, le Labour a perdu environ 1 500 sièges de conseillers municipaux, il a cédé la présidence du Pays de Galles, détenue depuis un siècle, au parti nationaliste Plaid Cymru et il n’a pas délogé le Parti national écossais de son Parlement.
Le grand vainqueur de ces élections locales en Angleterre est le parti d’extrême droite Reform UK, qui gagne 1 195 sièges. Le parti de Nigel Farage arrache de nombreux sièges aux travaillistes dans les régions ouvrières du nord de l’Angleterre et aux conservateurs dans le Sud bourgeois. Quant aux arrondissements londoniens traditionnellement acquis à la gauche, beaucoup ont basculé du côté des Verts, qui sont les autres vainqueurs de ces élections, avec 190 sièges gagnés.
Un « réalignement politique » est en cours, d’après le Wall Street Journal, qui constate : « les électeurs de la classe ouvrière, le cœur de l’électorat du Labour, en ont assez. Ils veulent un contrôle plus strict de l’immigration, des limites à leur accès aux avantages sociaux, moins de wokisme et une vie meilleure pour eux-mêmes. »
Néanmoins, selon The Economist, le « triomphe de Nigel Farage n’est pas tout à fait ce qu’il paraît ». Selon les extrapolations de l’hebdomadaire libéral britannique, si des élections générales avaient eu lieu cette semaine, Reform UK n’aurait obtenu que 31 % des voix. Il n’est pas parvenu à « détruire et remplacer les conservateurs », comme se l’était fixé Farage. Les prochaines élections générales devraient normalement se dérouler en 2029. D’ici là, Reform UK devra faire la preuve qu’il est capable de diriger le pays.
Reste que le Premier ministre, Keir Starmer, est désormais sur la sellette. L’ancienne ministre travailliste Catherine West a annoncé aussitôt après la publication des résultats qu’elle tentera, dès lundi, de provoquer une élection pour remplacer Starmer à la tête du cabinet. Il lui faudrait le soutien de 80 députés pour y parvenir, ce que les observateurs estiment improbable.
Friedrich Merz et ses « réformes qui patinent »
Keir Starmer n’est pas le seul leader européen victime de l’impopularité. Un an seulement après sa nomination à la chancellerie, Friedrich Merz est au plus bas dans les sondages : seulement 13 % des Allemands sont satisfaits de sa politique. La CDU/CSU, qui avait obtenu 29 % des voix aux élections de l’an dernier, est tombée à 23 %. Et le partenaire de coalition, le SPD, stagne aux alentours de 13 %. En tête, là aussi, le parti populiste anti-européen d’extrême droite, l’AfD, avec 27 %.
« Les grandes réformes annoncées patinent », selon The Economist. « Un sentiment d’épuisement plane sur ce gouvernement ». Sa majorité au Bundestag est réduite (une douzaine de sièges), ses projets de réforme sont en butte aux manœuvres de députés « frondeurs », bénéficiant d’une formidable capacité de nuisance. En outre, chacun des partis formant la coalition estime avoir été aux limites des concessions acceptables.
Le gouvernement a été incapable de rétablir la croissance, qui patine. L’industrie allemande est prise en tenaille entre le protectionnisme américain et le mercantilisme chinois.



