La question du boycott d'Israël enflamme la vie culturelle française, opposant partisans d'une mise à l'index et défenseurs de la liberté artistique. Depuis l'escalade du conflit à Gaza, plusieurs voix s'élèvent pour exiger l'annulation de concerts, expositions ou festivals impliquant des artistes israéliens. Selon un sondage Ifop réalisé en mars 2024, 42 % des Français se déclarent favorables à un boycott culturel d'Israël, un chiffre en hausse de 10 points par rapport à 2023.
Des actions ciblées contre des événements culturels
En juin 2024, le festival de jazz de Vienne a été contraint d'annuler la venue du musicien israélien Avishai Cohen après des pressions de collectifs propalestiniens. De même, la pièce de théâtre "Les Lumières de Tel-Aviv" a été déprogrammée au Théâtre de la Ville à Paris suite à des manifestations. Ces actions sont menées par le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), qui appelle à isoler Israël jusqu'à la fin de l'occupation des territoires palestiniens.
Réactions politiques et institutionnelles
Le gouvernement français condamne fermement ces boycotts. La ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, a déclaré : "La culture ne doit pas être prise en otage par des conflits politiques. Le boycott va à l'encontre de nos valeurs de liberté de création et de dialogue." De son côté, le président Emmanuel Macron a rappelé que "boycotter des artistes israéliens, c'est alimenter la haine et non la paix." Ces prises de position interviennent alors que le Sénat examine une proposition de loi visant à pénaliser les appels au boycott d'Israël, punissables d'un an d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende.
Un clivage profond dans le milieu artistique
Le monde culturel est divisé. Une tribune signée par 300 artistes, dont les actrices Juliette Binoche et Isabelle Adjani, publiée dans Le Monde le 2 juillet, appelle à "ne pas céder à la censure" et à "maintenir le dialogue avec les artistes israéliens". En réaction, une contre-tribune, portée par le collectif "Artistes pour la Palestine", a recueilli 500 signatures, dont celles du réalisateur Jean-Luc Godard (à titre posthume) et de l'écrivain Annie Ernaux, estimant que "le silence face à l'apartheid israélien est une complicité".
Des précédents juridiques ambigus
En 2023, la Cour de cassation a annulé la condamnation de militants BDS qui avaient appelé au boycott dans un supermarché, estimant que l'appel au boycott n'est pas en soi une provocation à la discrimination. Cependant, le Conseil d'État a validé en 2020 l'interdiction d'une projection du film israélien "Foxtrot" à Cannes, au motif que l'événement présentait un risque de trouble à l'ordre public. Ces décisions contrastées laissent les organisateurs culturels dans l'incertitude.
Impact sur la programmation culturelle
Plusieurs institutions culturelles adaptent leur programmation. Le Festival d'Avignon a annoncé qu'il maintenait la venue de la compagnie israélienne Vertigo, mais en organisant un débat sur le conflit en marge du spectacle. Le Centre Pompidou a reporté une exposition sur l'art contemporain israélien sine die. Selon un responsable du musée, "nous voulons éviter que l'art devienne un champ de bataille". Au total, depuis octobre 2023, au moins 15 événements culturels impliquant des artistes israéliens ont été annulés ou reportés en France.
Une question qui dépasse les frontières
Le débat français s'inscrit dans un mouvement international. En Allemagne, le Bundestag a adopté une résolution en 2019 qualifiant le mouvement BDS d'antisémite. Au Royaume-Uni, l'université de Warwick a interdit les conférences de chercheurs israéliens en 2023, avant de faire machine arrière sous la pression. Aux États-Unis, plusieurs universités ont adopté des politiques de boycott partiel. Selon l'UNESCO, la liberté artistique est "un droit fondamental" qui ne saurait être entravé par des considérations politiques, mais l'organisation rappelle aussi que les artistes ont le droit de prendre position.



