Bordeaux 1982 : l'exil de deux marins polonais fuyant l'état de guerre
Bordeaux 1982 : l'exil de deux marins polonais fuyant Jaruzelski

Bordeaux, terre d'asile pour deux marins polonais en 1982

Le 13 décembre 1981, le général Wojciech Jaruzelski décrète l'état de guerre en Pologne, restreignant sévèrement les libertés fondamentales des citoyens. Face à la montée en puissance du syndicat Solidarność et craignant une intervention militaire similaire à celle de la Tchécoslovaquie en 1968, le régime communiste durcit le ton. Dans ce contexte tendu, de nombreux Polonais envisagent l'exil politique, prêts à tout quitter pour rejoindre l'Ouest et demander l'asile, au risque de ne plus jamais revoir leurs proches.

Le cargo Kolobrzeg et ses passagers clandestins

Parmi ceux qui vont braver les interdits, deux jeunes marins se trouvent à bord du cargo Kolobrzeg, un navire effectuant du tramping depuis son départ de Szczecin en octobre 1981. Krzysztof Kania, ingénieur-mécanicien de 25 ans originaire de la région de Gdańsk - berceau de Solidarność - et Andrzej Mardula, élève officier navigateur de 23 ans élevé au pied des Carpates près de Zakopane, apprennent par la radio de bord, alors qu'ils se trouvent à Benghazi en Libye, la proclamation de l'état de siège dans leur pays.

Les jours passent, les escales s'enchaînent, et les deux jeunes hommes se renseignent discrètement, lisent les journaux dans les ports et échangent timidement avec les 27 autres membres d'équipage. Le capitaine, conscient des risques, les met en garde contre toute tentative de fuite. Mais la nouvelle de l'arrestation de près de deux cents jeunes de leur âge à Poznań, apprise par radio, va précipiter leur décision.

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Le choix de la liberté sur les quais de Bassens

Le 14 février 1982, jour de la Saint-Valentin, le Kolobrzeg est amarré depuis trois jours à Bassens, près de Bordeaux, pour charger du colza. La veille, l'information concernant les arrestations à Poznań a circulé. Leur résolution est prise : ils resteront en France. Il leur suffit de descendre l'échelle de coupée, mais l'opération est plus complexe qu'il n'y paraît.

Sur le quai, le Comité bordelais Solidarité avec Solidarność les attend, prêt à les prendre en charge sous l'œil des médias accourus pour l'occasion. Le 16 février 1982, la journaliste Josette Degos relate dans les colonnes de Sud Ouest ce choix « terriblement difficile et lourd de conséquences » pour les deux jeunes gens. Leur bateau repartira vers la Pologne sans eux.

« Ils ont choisi la liberté, et elle leur paraît si lourde, si belle, un peu irréelle », écrit le journaliste, décrivant deux hommes « aux bras ballants », fatigués, submergés par l'ampleur de leur décision.

L'accueil bordelais et les premiers pas en France

Le local du comité, situé au 12 rue Planterose dans le quartier Saint-Michel à Bordeaux, est modeste : un petit garage rempli par trois chaises, avec des tuyaux de gaz passant au-dessus des têtes. M. Kurchen, un Polonais exilé depuis cinquante ans, sert d'interprète. Les deux marins, sans passeport (conservé dans le coffre du capitaine), sont conduits à la DST pour prouver qu'ils ne sont pas des espions, puis à la préfecture pour les formalités de réfugiés.

Quelques heures plus tard, ils déclarent officiellement demander l'asile politique « pour se prononcer contre l'existence du régime militaire en Pologne, et pour donner aux autres le même courage ». Leur bateau appareille à midi pour le Danemark, puis la Pologne. Avant son départ, un marin crie depuis le bastingage : « Andrzej ! Andrzej ! Nous espérons bientôt que nous serons libres ! » Krzysztof saisit un mégaphone pour lancer un dernier message : « Transmettez aux autres, dites qu'il y a des gens prêts à les aider… »

La reconstruction d'une vie en terre française

La mairie de Bordeaux leur trouve rapidement un logement, mais c'est surtout le Comité Solidarité avec Solidarność, dirigé par Michel Duchène (futur adjoint écologiste de Bordeaux), qui va les accompagner dans leurs démarches. « Sans eux, nous aurions été perdus », souligne Andrzej Mardula.

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Les deux hommes, qui parlent polonais, russe, anglais et allemand mais pas un mot de français, intègrent une classe multinationale à la faculté de Lettres de Bordeaux III. En trois mois, ils apprennent les rudiments de la langue grâce à deux enseignantes « extraordinaires et très impliquées », Sylvette Bernier et Madame Pelouse.

Pour survivre, ils enchaînent les petits boulots : déménageurs, gardiens de bateaux, vendangeurs au château Pape Clément à Pessac, voire castreurs de maïs dans les Landes. Parallèlement, ils reprennent leurs études : Andrzej intègre l'école de la marine à Paimpol (1982-1983) et navigue jusqu'en 1986 comme lieutenant dans la marine marchande française, avant de se reconvertir dans l'informatique. Krzysztof fréquente l'école de la marine de Nantes (1982-1984) et navigue comme officier mécanicien avant de se lancer dans l'entreprenariat.

Deux parcours professionnels distincts

Andrzej Mardula, après avoir quitté la marine face à la concurrence des pays de l'Est, obtient un diplôme d'ingénieur en informatique à l'IUT de Bordeaux-Gradignan en 1998. Âgé de 62 ans, il travaille aujourd'hui à Paris comme administrateur systèmes réseaux et sécurité dans une banque internationale.

Krzysztof Kania, après avoir épousé une Danoise et vécu en Champagne puis en Belgique, s'est finalement installé en Indonésie à Jakarta, où il a monté une entreprise d'ingénierie spécialisée dans les équipements de raffinage de l'huile de palme. Âgé de 64 ans, remarié avec une Indonésienne, il est père de trois filles.

Le retour impossible et les retrouvailles

Les deux hommes n'ont pu revenir en Pologne qu'après la chute du mur de Berlin en 1989, huit ans après leur départ. Ils ont dû attendre quatre ans avant de revoir leurs parents, qui ont obtenu un visa pour les rejoindre à Bordeaux. « Se couper du pays et de la famille, c'était dur. Mais on n'a jamais regretté d'avoir fait ce choix », confie Andrzej, reconnaissant du soutien reçu.

Les membres du comité bordelais ont également poursuivi leurs engagements : Bernard Szymanski, trésorier, a fait carrière comme ingénieur chez De Sangosse à Agen ; Michel Duchène est devenu adjoint à l'environnement de Bordeaux sous Jacques Chaban-Delmas puis Alain Juppé ; Marie-Claude Noël et Olivier Cazaux ont été élus en 2020 dans l'équipe municipale du maire écologiste Pierre Hurmic.

Cette histoire, extraite des archives de Sud Ouest, témoigne du courage de deux jeunes Polonais ayant choisi la liberté au prix de l'exil, et de la solidarité bordelaise qui leur a permis de reconstruire leur vie.