Dans le banya de Barcelone, situé discrètement près de la Sagrada Família, Russes et Ukrainiens exilés se croisent chaque jour dans une atmosphère étouffante de vapeur et de bois de bouleau. Pourtant, un accord tacite règne : la guerre, on n'en parle pas, même au banya.
Un refuge centenaire au cœur de Barcelone
Ce banya a été fondé en 1955 par des émigrés russes blancs. Pendant des décennies, il a servi de point de rencontre pour les russophones de la ville, quelle que soit leur origine. La tradition veut que l'on commence par une séance de vapeur sèche, avant d'être fouetté avec des rameaux de bouleau, puis de plonger dans un bassin glacé.
Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, il est devenu un point de passage pour des centaines d'exilés des deux camps. Selon la direction de l'établissement, plus de 200 personnes franchissent chaque semaine les portes de ce sanctuaire de chaleur. Les murs en carrelage blanc, les bancs en bois et le poêle à combustion lente rappellent les bains publics de Moscou ou de Kiev. Mais ici, les langues se mêlent : le russe domine, entrecoupé d'ukrainien, de catalan et d'espagnol.
Une coexistence sous le signe du silence
Le banya est un rituel ancien qui exige une certaine intimité. On se fait fouetter avec des branches de bouleau, puis on se rafraîchit. Dans ce cadre, les différences s'estompent. Un exilé ukrainien, Andriy, 34 ans, explique : "Ici, on est tous des corps qui transpirent. On échange des regards, parfois un sourire, mais jamais de politique."
Ce silence n'est pas un hasard. La direction a instauré une règle informelle : toute discussion sur la guerre est interdite dans l'enceinte du banya. "C'est la seule façon de préserver la paix", explique le gérant, lui-même russe d'origine. "Nous avons des clients des deux côtés, et nous voulons que cet endroit reste un refuge."
Pourtant, des tensions peuvent affleurer. Un incident a eu lieu en 2024, lorsque deux hommes en sont venus aux mains après une allusion à la Crimée. Depuis, la direction a renforcé la surveillance et les contrevenants sont bannis à vie.
Un microcosme de l'exil barcelonais
Barcelone est devenue l'une des destinations privilégiées des exilés russes et ukrainiens après le début du conflit. La ville offre un climat méditerranéen, une diaspora déjà établie et une bureaucratie relativement souple. Selon l'Institut de statistique de Catalogne, la région compte environ 25 000 résidents originaires de Russie et d'Ukraine, un chiffre qui a doublé depuis 2020.
Dans ce contexte, le banya agit comme un lien entre deux mondes qui se côtoient sans se rejoindre. Des groupes d'hommes, souvent d'âge mûr, se réunissent autour de la table de thé après le rituel. On parle travail, loyer, paperasse. On évite les nouvelles du front.
La guerre, présente par son absence
Malgré cette trêve fragile, la réalité s'infiltre parfois. Un client ukrainien porte un tatouage militaire, un autre a perdu un proche. "Parfois, on entend quelqu'un pleurer dans le sauna", témoigne Maria, une employée d'origine biélorusse. "Mais personne ne pose de questions."
Le banya est aussi un lieu de solidarité pratique. Ceux qui arrivent peuvent y trouver des conseils sur les démarches administratives, des offres d'emploi ou simplement une oreille attentive. "Nous aidons tout le monde, sans distinction", précise le gérant.
Alors que la guerre se poursuit loin de la Méditerranée, ce banya de Barcelone demeure un îlot de coexistence silencieuse. Une trêve qui ne dit pas son nom, mais qui permet, le temps d'une séance, de se sentir humain plutôt que citoyen d'un camp. "Peut-être qu'un jour nous pourrons en parler", murmure une cliente ukrainienne. "Mais pour l'instant, nous savourons la paix du banya."



