La double stratégie chinoise pour conquérir l'économie mondiale
La Chine déploie une approche méthodique et multidimensionnelle pour accroître sa part dans la production manufacturière mondiale, qui atteint désormais 31 %. Cette stratégie repose sur trois piliers fondamentaux : l'acquisition d'une avance technologique dans les secteurs stratégiques, des investissements massifs dans les capacités de production, et la sous-évaluation délibérée du yuan. Cependant, un aspect moins connu mais tout aussi crucial de cette offensive économique émerge : l'utilisation des excédents commerciaux colossaux pour prêter aux industries clés des autres nations.
Les fondements de la puissance manufacturière chinoise
Le pays mobilise des ressources considérables, tant publiques que privées, pour maîtriser les technologies de pointe. Les domaines prioritaires incluent les batteries électriques, les semi-conducteurs, l'intelligence artificielle, le photovoltaïque et les médicaments. Les dépenses chinoises en recherche et développement, mesurées en parité de pouvoir d'achat, rivalisent désormais avec celles des États-Unis et dépassent largement celles de l'Union européenne.
Cette course technologique s'accompagne d'un surinvestissement industriel massif, conduisant à une sous-utilisation significative des capacités de production. Le taux d'utilisation dans l'industrie chinoise ne s'élève qu'à 74 %, avec des surcapacités particulièrement marquées dans la fabrication de véhicules électriques, de batteries, de cellules solaires, mais aussi dans la sidérurgie, l'aluminium et la chimie.
La manipulation monétaire comme levier compétitif
Le troisième élément de cette stratégie concerne la dépréciation contrôlée du yuan. La monnaie chinoise est passée de 6,32 yuans par dollar début 2022 à 6,91 aujourd'hui, et de 6,81 yuans par euro en juillet 2022 à 8,20 actuellement. Cette sous-évaluation artificielle renforce la compétitivité des exportations chinoises sur les marchés internationaux.
La combinaison de l'effort de recherche, du surinvestissement et de la manipulation monétaire génère des excédents commerciaux sans précédent. Ces surplus sont passés de 350 à 450 milliards de dollars annuels entre 2016 et 2018, pour atteindre près de 1 200 milliards de dollars prévus en 2025. Cet afflux de capitaux étrangers alimente la croissance industrielle chinoise, qui a progressé en moyenne de 6,6 % par an sur la dernière décennie.
Le volet financier de la domination chinoise
La seconde composante de cette conquête économique, documentée par les données de l'Université William et Mary en Virginie via le programme AidData, révèle un changement stratégique majeur. La Chine réduit progressivement ses investissements dans les titres du Trésor américain – détenus à hauteur de 680 milliards de dollars contre 769 milliards il y a un an – pour se tourner vers le financement direct des entreprises occidentales.
Les prêts chinois aux entreprises stratégiques étrangères
Ces financements ciblent principalement les secteurs industriels, numériques, énergétiques, des transports et des communications. Malgré les tensions géopolitiques et les obstacles réglementaires, les États-Unis représentent la première destination de ces prêts chinois à l'étranger, avec 202 milliards de dollars alloués entre 2000 et 2023. Viennent ensuite la Russie, l'Union européenne et l'Australie.
Cette double stratégie permet à la Chine de compenser la faiblesse de la demande intérieure des ménages tout en étendant son influence sur les chaînes de valeur mondiales. Il s'agit clairement d'une tentative de domination globale, à la fois industrielle et financière.
Les défis pour les économies occidentales
Pour contrer cette offensive, les États-Unis et l'Europe doivent repenser leurs approches. Washington doit abandonner les politiques anti-sciences mises en place sous l'administration Trump, tandis que l'Europe doit considérablement augmenter ses dépenses en recherche et développement – actuellement deux fois inférieures à celles des États-Unis en pourcentage du PIB. Un contrôle renforcé des prêts chinois aux entreprises stratégiques occidentales apparaît également nécessaire pour préserver l'autonomie économique et technologique.
La stratégie chinoise combine ainsi habilement puissance manufacturière et influence financière, créant un modèle de domination économique qui remet en cause les équilibres géoéconomiques établis depuis des décennies.



