La Chine face aux préjugés occidentaux : analyse du modèle économique qui domine le XXIe siècle
Chine : analyse du modèle économique qui domine le XXIe siècle

La Chine face aux préjugés occidentaux : analyse du modèle économique qui domine le XXIe siècle

Alors que Donald Trump prépare une visite en Chine en avril, précédant une décision de la Cour suprême américaine sur les droits de douane, l'essayiste Robin Rivaton publie Why China will run the 21st century. Dans cet ouvrage, le chroniqueur à L'Express analyse pourquoi le modèle chinois arrive à maturité et pourquoi les Européens continuent de l'interpréter de travers.

Les quatre erreurs de lecture occidentales sur la Chine

Robin Rivaton identifie plusieurs idées fausses qui circulent encore en Occident concernant l'économie chinoise :

  1. Le coût du travail : L'avantage comparatif chinois ne repose plus sur des salaires bas, désormais supérieurs à ceux des pays voisins d'Asie du Sud-Est. La compétitivité tient plutôt à l'innovation, l'automatisation et ses 3,6 millions de PME industrielles réactives.
  2. La propriété intellectuelle : Contrairement au préjugé répandu, l'outil judiciaire s'est considérablement renforcé dans ce domaine alors que le pays innove de plus en plus.
  3. Une économie tournée vers l'export : C'est inexact. Les productions chinoises sont avant tout destinées à un marché intérieur immense et très unifié.
  4. Une économie étatisée : L'image d'un État central choisissant ses champions en amont ne correspond pas à la réalité. C'est une économie extrêmement concurrentielle, même s'il existe une planification étatique et des subventions publiques significatives.

Le mécanisme des subventions et la compétition féroce

La Chine subventionne davantage son économie (4,5 % du PIB) qu'en Europe (1,5 %) ou aux États-Unis (2,5 %), mais pas sous forme de chèques. Ces subventions prennent plutôt la forme de loyers réduits, d'allègements fiscaux et de soutiens à l'électricité. À cela s'ajoute une compétition féroce entre collectivités locales, qui développent chacune leurs propres politiques de soutien aux entreprises.

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Cette concurrence redoutable précède une phase de consolidation. Dans le secteur des véhicules électriques, plus d'une centaine d'entreprises chinoises se sont ainsi affrontées avant qu'une dizaine s'impose et concentre 90 % du marché.

Les bulles spéculatives comme mécanisme de développement

Les Chinois acceptent qu'il y ait, au départ, une phase irrationnelle et du gaspillage de capital. Ce capital étant par ailleurs faiblement rémunéré, sa perte est moins douloureuse. Les bulles spéculatives sont un phénomène normal en Chine : une fois le secteur parvenu à maturité, des politiques de concentration sont engagées.

La Chine présente aujourd'hui des indices de concentration supérieurs à ceux des économies développées, précisément parce que ces secteurs ont traversé des phases d'irrationalité et de surcapacité jusqu'à ce qu'une purge s'opère. Le champion qui émerge de cette lutte consolide ensuite le marché autour de lui et bénéficie des effets d'échelle.

L'incapacité européenne à tolérer l'irrationalité nécessaire

Le principal problème européen est que nous sélectionnons nos champions trop en amont, en misant tout sur un seul acteur qui n'a pas nécessairement démontré sa capacité à s'imposer. Notre coût du capital est en outre plus élevé, ce qui rend la perte inévitablement plus douloureuse.

Il y a par ailleurs un effet de circuit fermé en Chine : les investissements réalisés pendant une bulle - construction d'usines, achat de machines-outils - irriguent le tissu industriel local. Chez nous, ayant perdu cet outil de production, nous achetons des machines chinoises pour monter nos usines. La perte est donc plus sèche et plus immédiate, car l'argent sort de la zone.

Une économie favorable au capitalisme mais anticapitaliste

L'économie chinoise est favorable au capitalisme au sens de mise en concurrence des acteurs et des moyens de production, mais profondément anticapitaliste au sens où il est impossible de tirer un surprofit de la simple détention du capital. En cela, elle est très marxiste dans le sens le plus pur : la rente est évitée, et la répression financière de l'épargnant est massive.

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Le taux sans risque est quasi nul, et la prime de risque très faible. L'économie chinoise produit des effets de bulle puissants : dès qu'un secteur délivre un peu plus de rendement que la moyenne, tout le monde s'y précipite. Mais cela présente un avantage considérable : on peut irriguer des activités de capital abondant sans que leur éventuel échec soit catastrophique.

Les vulnérabilités de la Chine en 2026

Robin Rivaton identifie trois principales vulnérabilités :

  • La démographie : L'effondrement de la natalité est saisissant, accomplissant en cinq ans ce que la Corée du Sud a mis quinze ans à traverser.
  • L'épuisement du système : La compétition interne pourrait finir par épuiser le pays, les individus, les organisations et générer des comportements de triche.
  • L'hubris : La tentation de gestes symboliques ou de postures de puissance qui rompraient avec le pragmatisme long-termiste constitue un risque réel.

La stratégie européenne face à la montée en puissance chinoise

L'Europe dispose d'une boîte à outils pour faire face : favoriser les entreprises européennes dans la commande publique, instaurer des barrières non tarifaires intelligentes, construire un vrai marché intérieur unifié et agir sur le coût du capital. Ces quatre leviers doivent être actionnés simultanément.

Le marché européen reste aujourd'hui criblé de barrières qui empêchent les économies d'échelle. Si la réponse européenne se résume à distribuer un milliard d'euros à des vendeurs de slides pour construire une usine ici ou là, ce sera l'enrichissement de quelques-uns - et cela n'empêchera en rien le déclin du continent.

La dépendance européenne aux chaînes de valeur chinoises

L'Europe sous-estime massivement sa dépendance. L'exemple de Nexperia est éclairant : la production à forte valeur ajoutée était en Europe, mais l'assemblage et test avaient été délégués à la Chine pour des raisons de coût. Cette seule étape a suffi à bloquer toute la chaîne d'approvisionnement.

La Chine, elle, identifie depuis des années ses goulots d'étranglement potentiels, matière première après matière première. C'est une approche systématique et patiente que nous n'avons pas su adopter.

Les indicateurs à surveiller

L'excédent commercial est le meilleur indicateur et l'un des plus fiables. Contrairement au PIB, les chiffres d'exportation ont une contrepartie réelle chez les pays acheteurs, ce qui les rend quasi insensibles à la manipulation statistique.

L'autre chose à observer, ce sont les mouvements sociaux qui refusent de s'inscrire dans la logique de pression permanente. Le mouvement lying flat - ces diplômés qui renoncent à la course aux études et aux carrières - est un premier signal. Si la société craque à cet endroit-là, la Chine aura du mal à soutenir son ambition de surpuissance.