Yannick Noah est revenu au Nice Lawn Tennis Club (LTC) ce samedi 11 juillet, plus de 50 ans après y avoir passé son adolescence. L’ancien tennisman, vainqueur de Roland-Garros en 1983, a rencontré les lecteurs de Nice-Matin avant qu’un court ne soit baptisé en son honneur. Calme et posé, le sexagénaire aux cheveux blancs sous la casquette a répondu à toutes les questions, avec un sens de la formule aussi précis qu’un revers long de ligne.
Santé et état d’esprit : « J’ai les petits bobos des anciens joueurs »
Interrogé sur sa santé après une péritonite, Noah a confié : « Ça va, j’ai les petits bobos des anciens joueurs. Pendant une vingtaine d’années ça allait, je faisais des marathons… Et il y a une dizaine d’années, je me suis fait une rupture du tendon rotulien qui m’a un peu ralenti. Dans ma tête, j’ai 20 balais donc je fais n’importe quoi. Oui, j’ai eu mal au ventre il y a trois semaines. Je me suis fait une petite péritonite qui va bien, j’ai un peu morflé. Mais je me suis aperçu qu’il y avait des gens tellement en galère autour de moi à l’hôpital que ça va, je suis le dernier à me plaindre. » Il a ajouté avec humour : « Surtout que je fais ce que j’aime ! Faire des concerts, de la musique, chanter jour après jour et être payé pour ça, c’est une escroquerie. Pincez-moi ! »
Émotions et famille : « J’ai la chance de vivre mes rêves »
Sur le plan émotionnel, Noah a évoqué la période du Covid qui l’a poussé à retrouver ses racines au Cameroun. « J’ai aussi eu un petit bébé, j’ai une petite fille qui a un an et demi, je suis grand-père cinq fois… Comme je suis de nature optimiste, j’ai un esprit encore un peu jeune dans un monde qui est assez étrange. J’essaie d’être investi et utile. Mon parcours est privilégié, j’ai la chance de vivre mes rêves et d’en vivre, avec une famille en bonne santé. Me retrouver ici, à Nice, un endroit qui a bercé mon adolescence, c’est un moment fort. »
De l’adolescence à la carrière : « J’étais un rêveur »
Revenant sur sa jeunesse, Noah a expliqué : « On ne sait jamais. Mais par contre j’étais un rêveur. Quand je suis arrivé ici en venant du Cameroun, j’étais en plein rêve. C’était incroyable. Ça jouait bien et puis je me suis aperçu que j’étais un des meilleurs en France parmi les joueurs de mon âge. Donc la motivation est venue naturellement. »
Les promenades niçoises… ou presque
Interrogé sur ses lieux de promenade préférés à Nice, il a répondu en riant : « Ah mais on ne se promenait pas à Nice, nous ! La promenade c’était l’internat et les sorties c’était les footings, on faisait un tour dans le coin. Le jeudi, on n’avait pas cours, donc on allait courir à Vaugrenier en bus. Quand il pleuvait, on adorait aller cavaler et jouer au foot dans la gadoue. Nice, je ne connaissais rien. Quand je suis revenu à 18-19 ans, j’avais ma petite bagnole et là, oui, je suis allé dans des endroits un peu glauques. »
La musique, une thérapie venue après le tennis
« Non, c’était de l’instinct », a-t-il répondu à la question de savoir s’il imaginait devenir chanteur pendant sa carrière de joueur. « À l’époque, il y avait cette inquiétude de l’après. Moi j’ai arrêté de jouer à 30 ans. Mes potes commençaient leur vie quand j’avais déjà fini la mienne. On parlait d’ouvrir un magasin de sport, d’être prof, commentateur… Mais ça ne m’intéressait pas. J’avais besoin de quelque chose qui me passionne. »
Il a décrit le chant comme une thérapie : « Quand on est jeune, on ne se rend pas compte. C’est un peu instinctif. Je chantais beaucoup quand j’étais en pension ici. Quand je partais au Cameroun, je piquais les disques de maman. Les écouter ensuite, c’était un peu comme être à la maison. Ensuite, quand je partais jouer sur le circuit, j’avais toujours des cassettes et la solitude était remplie par la musique. Quand j’ai arrêté de jouer, j’ai compris que le chant me permettait d’exprimer des choses que je ne pouvais pas exprimer avant. La douceur, la joie… »
Les débuts difficiles en musique
« Les trois premiers albums, je n’en ai pas vendu. On jouait dans des MJC, on faisait des concerts avec 40 ou 50 personnes, des fois les mecs venaient avec leur chien », a-t-il raconté. « Mais j’aimais ce métier-là. Je me souviens avoir fait un concert au Jardin Albert-1er, je m’étais dit : “Tiens, je vais à Nice, il y a tous mes potes qui vont venir.” On était 30 ! »
Tennis et musique : le lien
« Est-ce que j’aurais chanté si je n’avais pas joué au tennis ? Peut-être pas », a-t-il estimé. « Rentrer sur un court avec 15 000 personnes, des millions de téléspectateurs... Il y a un stress constant. Quand on joue les gros matchs, on joue nos vies. Perdre un match, c’est un peu comme rater un examen. Des fois, c’est la déprime totale, vous vous sentez vraiment comme une m... D’autant que certains journalistes vous le rappellent. »
Il a comparé : « Au tennis, j’avais joué à Bercy où j’avais des résultats assez médiocres. Plus tard, j’y suis retourné pour un concert et en sortant du parking j’étais stressé, je me demandais ce qu’il m’arrivait. En fait, j’avais toujours les vibrations du tennis. Sur scène, s’il y a 10 000 personnes, ce sont 10 000 personnes qui m’aiment. Je ne peux pas perdre, mais je sais ce qu’il faut donner. Le joueur aide beaucoup le chanteur par rapport à l’exigence de préparation et de concentration. Quand vous avez la chance de pouvoir donner du bonheur aux gens, ça n’a pas de prix. C’est ça, le lien entre les deux. »
Coach mental : « Ma meilleure réussite, c’est mon fils Joakim »
Ancien coach mental du PSG et des équipes de France, Noah a expliqué : « Mon travail consiste à faire en sorte que quand la balle arrive, il soit suffisamment serein pour pouvoir faire ce qu’il faut, même au moment où il y a de la tension. Ça, ça me passionne. Ma meilleure réussite de coach mental, c’est mon fils (Joakim, ndlr), un joueur de basket assez médiocre mais qui était grand et qui, finalement, est devenu un des meilleurs au monde. Quand on parle de Joakim, c’est le mental ! »
L’évolution du tennis : service à la cuillère et joueur idéal
Noah a observé que le tennis est devenu surpuissant, avec moins de service-volée. « Les courts ont été ralentis, les balles ont été ralenties mais les raquettes sont beaucoup plus performantes. Du coup, sur une balle qui arrive à 200 à l’heure, le simple fait de mettre la raquette en opposition fait qu’elle repart aussi vite qu’elle est arrivée... Aujourd’hui, la grande majorité des joueurs joue avec deux prises de contre-attaque, donc sans avoir à préparer, juste l’opposition. Donc, tu n’as plus le temps de monter au filet. »
Il a prédit une évolution : « Le service à la cuillère. Il y a quelques années, pour les profanes, c’était un manque de respect au joueur d’en face. Alors que je pense que c’est un véritable coup tactique. Ça viendra. »
Interrogé sur son joueur idéal, il a répondu : « Un gars de 2 m mais qui ait le tempo. (Un lecteur lui dit : “Un Wembanyama du basket”). Oui, mais même un Michael Jordan, suffirait. 2m05, agile. Pour lober, il faut lober très haut, pour passer, il faut passer comme il faut. Mais je pense qu’il y a une évolution à trouver avec le service à la cuillère. »
Capitaine de la Laver Cup et Sinner
À la question de savoir s’il demanderait à Jannik Sinner de servir à la cuillère, Noah a répondu : « Alors Sinner est cher… Il doit théoriquement jouer aux Émirats avec un contrat de dingue. Ce n’est pas sûr qu’il soit là. En tout cas, j’ai eu l’honneur de me retrouver sur la chaise et de passer une semaine avec Alcaraz l’année dernière, c’était juste un moment de bonheur. »
Chef de village au Cameroun : traditions et devoirs
Noah a expliqué son rôle de chef de village : « Étant le premier garçon de ma génération, je suis devenu le chef du village à la mort de papa. Mon grand-père l’était déjà. À l’époque, on habitait en pleine brousse. Mes parents l’ont défriché pour y faire notre case. Aujourd’hui, le village est devenu un quartier ! Avec le temps, j’ai conservé des parcelles que j’ai achetées à mes cousins et tantes. Il y a une tradition, c’est que les ancêtres sont enterrés devant leur maison. Mon grand-père, ma grand-mère, mon père, mon oncle, y sont enterrés. C’est là-bas que je serai enterré. »
Il a évoqué ses parents : « Maman adorait habiter en brousse. Elle trouvait extraordinaire de ne pas avoir l’eau courante et d’être obligée d’aller la chercher à la rivière. Pour papa, c’était la honte. On n’avait même pas l’électricité, on avait des lampes à pétrole. Mais j’ai eu un petit sentiment de culpabilité car maman est enterrée dans un cimetière dans les Yvelines. J’ai trouvé qu’elle était un peu loin… On a pu baptiser l’école qu’elle avait commencé à construire et que j’ai développée, du nom de Marie-Claire Noah. »
Quant à ses prérogatives : « De vieux chefs m’expliquent les différentes traditions et je réapprends le dialecte local. Ça ressemble au rôle d’un président d’une association humanitaire. Il s’agit d’aider les plus nécessiteux. On a une petite clinique, une école, on essaie de faire venir les enfants qui n’ont pas la possibilité d’avoir l’éducation. J’essaie de les aider tant bien que mal. »



