En 1822, le minéralogiste Pierre Berthier découvre la bauxite sur une colline près des Baux-de-Provence, en cherchant du fer. Cette roche sédimentaire, composée d'hydroxydes d'aluminium et d'oxydes de fer, peut être blanche, rouge ou grise. « Il y a de la bonne et de la mauvaise bauxite », explique Maurice Coulet, ancien mineur varois. « Celle que l'on recherche doit être riche en alumine. » Plus il y a d'alumine, plus elle rapporte. La mauvaise roche servait d'agrégat dans le bâtiment.
L'industrialisation de l'aluminium et l'essor de la bauxite
La découverte de la bauxite n'a pas immédiatement lancé la filière de l'aluminium, car les modalités d'extraction n'étaient pas maîtrisées. « Sous Napoléon III, l'aluminium servait à fabriquer des jumelles de théâtre, des bijoux. C'était nouveau, rare et très tendance », raconte Jérémy Bionda, responsable du musée des Gueules rouges de Tourves. L'industrialisation débute dans les années 1860 grâce à Henry Sainte-Claire Deville, qui met au point le premier procédé chimique de production d'aluminium en 1854. En 1886, Paul Héroult invente un procédé par électrolyse, simultanément à Charles Martin Hall aux États-Unis. Dès 1855, une usine d'alumine est créée à Salindres dans le Gard. Le tournant arrive en 1887 avec l'Autrichien Karl Bayer, qui dépose un brevet pour transformer la bauxite en alumine en la noyant de soude.
La ruée vers l'or rouge : les premières exploitations
La production de bauxite explose. En 1876, 1 200 tonnes sont extraites par 10 ouvriers, selon les annuaires statistiques du Var. Vingt ans plus tard, en 1896, 25 carrières sont en activité, dont 5 souterraines, dans les villages de Cabasse, Le Cannet-du-Luc, La Celle, Brignoles, Ollières, Le Thoronet, Le Val et Vins-sur-Caramy. Le tonnage total atteint 29 620 tonnes, dont un tiers pour la mine du Cannet-du-Luc. La production est vendue pour 181 165 francs, le prix de la tonne variant entre 4,25 et 8 francs. 150 ouvriers sont employés.
La filière s'industrialise avec la construction d'usines à Marseille, Rousset, Saint-Auban et surtout Gardanne en 1894, première à utiliser industriellement le procédé Bayer. « À partir de 1900, les mines souterraines sont de plus en plus nombreuses et emploient plus d'ouvriers », écrivent Claude Arnaud et Jean-Marie Guillon dans Les Gueules rouges. « La durée de travail est de 10 heures au fond et à la surface ; le travail de nuit existe dans les carrières les plus importantes. » En 1906, ils sont 542 ouvriers.
L'outillage rudimentaire et les défis du transport
« L'outillage est rudimentaire. Dans le rocher, on fait les trous à la barre à mine. L'explosif est souvent de la poudre noire comprimée, mais aussi de l'explosif Favier, parfois de la dynamite », raconte M.-L. Bourdoire dans Si la bauxite m'était contée (1956). « L'extraction se fait par puits ou descenderies. On remonte les produits au moyen de treuils à bras. […] La plus grande difficulté était le transport du minerai à la gare par tombereaux de 1 500 kg. » Les anciens se souviennent de traversées de ravins où il fallait atteler dix chevaux pour monter une côte, puis enrayer les roues pour descendre. En 1914, 300 000 tonnes de bauxite sont extraites en Provence.
Les convoitises étrangères et les crises
La bauxite attire les convoitises. Dès 1895, l'Union des bauxites, filiale de la British Aluminium Company, rachète plusieurs mines. Bauxite de France, filiale du groupe germano-suisse Aluminium Industrie A.G., exploite la mine du Recoux. Les compagnies françaises incluent la Société électrométallurgique française (SEMF) à Mazaugues, Pechiney et Ugine. Dans les années 1920, les Bauxites du Midi, filiale d'Alcoa, entrent en jeu. Les capitaux américains arrivent dès 1905 via la Société des bauxites et alumines de Provence (Sabap).
Cette ruée provoque des crises. En 1893 et 1904, des ralentissements sont notés, puis en 1908-1909, une crise plus forte. « Le nombre de carrières en activité est passé de 38 à 34 ; celui des ouvriers de 749 à 392 ; la production a été ramenée de 190 000 tonnes à 72 000 tonnes », rapporte le service des mines. La cause : une crise de la métallurgie française et un stock de 400 000 tonnes non écoulées. En 1913, la production repart avec 310 000 tonnes en France, dont 258 000 tonnes pour le seul Var, dans le contexte du réarmement avant la Première Guerre mondiale. En 1910, le nombre d'ouvriers atteint 795, « dont 90 % d'Italiens ». La bauxite part vers Gardanne ou les ports de Saint-Raphaël, Toulon et Marseille, puis vers la Grande-Bretagne, le Canada, la Suisse, l'Allemagne et les États-Unis.
La non-concessibilité : un enjeu majeur pour les communes
« L'aventure minière de la bauxite dans le Var s'appuie sur deux grands jalons : le procédé Bayer, et la question de la non-concessibilité du minerai jusque dans les années 1960 », explique Claude Arnaud. Jusque-là, les minerais de fer étaient concessibles, c'est-à-dire que l'État attribuait une concession à une entreprise. En 1894, la compagnie Augé demande une concession dans le Var, mais essuie un refus. « La concession retire tout droit de regard aux municipalités et propriétaires terriens », précise Arnaud. Les communes s'organisent pour ne pas perdre ce filon. Le Cannet-des-Maures et Le Thoronet adoptent des délibérations pour protéger les propriétaires de petites parcelles, qui « perdraient infailliblement tout le bénéfice qu'ils en retirent ». Les sociétés minières génèrent des revenus via des taxes, finançant chemins et électrification.
Il y a 40 ans, en 1986, Pechiney ferme une première mine dans le Var, prélude à la fin d'une épopée qui a placé le Var et la France comme premier producteur mondial de bauxite pendant un demi-siècle. Cette série en dix épisodes exhume cette histoire industrielle méconnue. Prochain épisode : le monde minier face aux deux guerres mondiales.



