Le paradoxe énergétique africain exposé par la crise d'Ormuz
Le détroit d'Ormuz, voie maritime stratégique pour les producteurs du Golfe, reste paralysé suite aux frappes israélo-américaines et aux ripostes iraniennes. Cette situation perturbe 20% de la production mondiale d'hydrocarbures, provoquant une explosion des prix et une augmentation significative des coûts logistiques mondiaux.
Les pays africains, y compris ceux disposant de réserves considérables comme le Nigeria, l'Angola ou la Côte d'Ivoire, se retrouvent exposés à une inflation accrue et à des tensions sur l'approvisionnement en carburant. Cette crise met en lumière un paradoxe criant : l'Afrique possède le pétrole, le gaz et le potentiel industriel, mais reste dépendante de circuits mondiaux qu'elle ne contrôle pas.
Une dépendance structurelle révélée
Pour Kamel Koné, président du Groupement des entreprises de services pétroliers et gaziers de Côte d'Ivoire et cofondateur de HYDRODRILL SA, la fermeture d'Ormuz agit comme un révélateur. Elle expose le décalage profond entre la richesse en ressources du continent africain et sa capacité à les transformer en levier de développement.
"La grande majorité de nos pays producteurs exportent du brut et réimportent des produits raffinés", explique-t-il. "Nous envoyons notre matière première à l'autre bout du monde, et nous rachetons du carburant à des prix fixés par des marchés sur lesquels nous n'avons que très peu d'influence."
Cette dépendance n'est pas conjoncturelle mais structurelle, reposant sur trois facteurs principaux :
- L'insuffisance des capacités de raffinage et de transformation locales
- Le manque de structuration financière pour accompagner les entreprises du secteur
- Un déficit de compétences techniques formées localement à tous les niveaux de la chaîne de valeur
Trois décisions prioritaires pour l'autonomie énergétique
Kamel Koné identifie trois axes d'action essentiels pour que l'Afrique cesse d'être exposée aux chocs énergétiques mondiaux :
- Investir massivement dans la transformation locale : chaque pays producteur doit se doter de capacités de raffinage adaptées à ses besoins, qu'il s'agisse d'unités modulaires, de joint-ventures ciblées ou de hubs régionaux.
- Structurer le financement du secteur énergétique local : les entreprises africaines ont besoin d'accéder à des capitaux à la hauteur de leurs projets, avec des conditions de financement adaptées à leur réalité.
- Accélérer la coopération entre pays producteurs africains : au-delà des accords commerciaux comme la ZLECAF, il faut une intégration opérationnelle permettant aux entreprises de services pétroliers de travailler ensemble et de partager leurs compétences.
Les barrières persistantes malgré les alertes successives
Malgré les signaux d'alarme de la pandémie de Covid-19, de la guerre en Ukraine et maintenant de la crise d'Ormuz, trois barrières principales continuent de bloquer l'évolution énergétique de l'Afrique :
La barrière financière : l'industrie pétrolière et gazière est capitalistique, mais le tissu bancaire africain n'est généralement pas structuré pour financer ce type de projets aux cycles longs.
La faiblesse des écosystèmes industriels locaux : avoir des lois sur le contenu local ne suffit pas si les entreprises locales ne peuvent pas opérer aux standards internationaux.
L'inertie des modèles économiques hérités : les économies africaines fonctionnent depuis des décennies sur le modèle exportation brute/importation de produits finis, nécessitant une volonté politique forte pour changer cette approche.
L'exemple Dangote : une démonstration de faisabilité
La raffinerie d'Aliko Dangote au Nigeria, avec sa capacité de 650 000 barils par jour, représente un modèle de souveraineté énergétique pour l'Afrique. Pourtant, le Nigeria reste paradoxalement un importateur net de produits raffinés.
"Ce n'est pas de l'attentisme", analyse Kamel Koné. "C'est le résultat d'un modèle économique hérité où le rôle des pays producteurs africains était de fournir la matière première, et celui des pays industrialisés de la transformer."
L'exemple Dangote enseigne trois leçons fondamentales au continent :
- La transformation locale est possible et n'est plus un débat théorique
- Le secteur privé africain doit être au cœur de cette transformation
- Il faut penser à l'échelle continentale avec des chaînes de valeur intégrées
Impacts concrets et opportunités de repositionnement
Si la situation se prolonge au-delà de quelques semaines, les impacts sur les économies africaines seront multiples :
Renchérissement du coût de l'énergie : avec le Brent qui pourrait dépasser 100 dollars le baril, les pays importateurs nets verront leur facture énergétique exploser.
Hausse des prix du gaz naturel liquéfié : 20% du GNL mondial transitant par Ormuz, cette hausse se répercutera sur les engrais, la pétrochimie et les coûts agricoles.
Perturbations logistiques majeures : la réorganisation des routes maritimes via le Cap de Bonne-Espérance allonge les délais et renchérit le fret sur tous les corridors.
Pour les pays producteurs africains ayant développé leurs capacités de transformation, cette crise pourrait cependant représenter une opportunité de repositionnement sur les marchés régionaux et internationaux. "La question n'est plus de savoir si nous devons changer d'approche", conclut Kamel Koné. "C'est de savoir combien de signaux supplémentaires il nous faudra avant de le faire."



