Mission Dakar-Djibouti : une razzia scientifique sur le patrimoine africain
Le 31 mai 1931, la mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti s'élance pour un périple de près de deux ans à travers quinze territoires africains. Présentée comme l'un des projets scientifiques les plus ambitieux de la France coloniale, cette expédition se donne pour objectif officiel de « sauvegarder les traces de cultures » supposément menacées par les colons et le monde moderne.
Une justification scientifique pour un pillage organisé
À la tête de cette mission, le jeune ethnologue Marcel Griaule justifie dans « l'Ami du peuple » du 23 décembre 1930 une entreprise « des plus urgentes ». Il affirme qu'il sera bientôt trop tard pour étudier ces civilisations anciennes. Sous couvert de recherche ethnographique, la mission procède en réalité à une collecte massive d'objets culturels, souvent par la saisie ou le vol.
La préparation de l'expédition se fait au musée d'Ethnographie du Trocadéro, ancêtre du musée de l'Homme de Paris. Autour de Marcel Griaule, on trouve des figures comme Michel Leiris, écrivain et ethnologue, et Georges-Henri Rivière, sous-directeur du musée. Cette équipe va systématiquement prélever des milliers d'objets au Mali et dans d'autres territoires traversés.
La restitution : un enjeu politique actuel
Le 28 janvier 2026, le Sénat français a adopté une loi-cadre sur la restitution de biens saisis pendant la période coloniale. Cette législation ouvre la voie au retour de nombreux objets vers leurs pays d'origine. La mission Dakar-Djibouti est particulièrement concernée, car ses collectes ont été effectuées au nom de la science française mais sans le consentement des populations locales.
Les États africains, dont le Mali, réclament désormais le retour de ces biens culturels qui font partie intégrante de leur patrimoine historique et identitaire. Ces demandes s'inscrivent dans un mouvement plus large de réévaluation du patrimoine colonial, illustré par d'autres cas comme le « tambour parleur » rendu à la Côte d'Ivoire ou la statue Gou réclamée par le Bénin.
Un héritage colonial à réexaminer
La mission Dakar-Djibouti représente un cas d'école des pratiques coloniales de collecte ethnographique. Alors qu'elle se présentait comme protectrice des cultures africaines, elle a en réalité contribué à leur dépossession. Les objets collectés, souvent sacrés ou symboliques, ont été arrachés à leur contexte d'origine pour alimenter les collections muséales françaises.
Aujourd'hui, la question de leur restitution pose des défis complexes :
- Identification précise des provenances et des conditions d'acquisition
- Négociation diplomatique entre la France et les États africains concernés
- Conservation et valorisation des objets dans leurs pays d'origine
- Réconciliation historique avec ce passé colonial
Le débat sur la restitution des biens culturels africains dépasse la simple question juridique. Il engage une réflexion profonde sur les relations post-coloniales, la reconnaissance des préjudices historiques et la construction d'un nouveau dialogue culturel entre la France et l'Afrique.



