« Bamako est l'objectif. » C'est ce que m'avait confié froidement, cinq ans plus tôt, le djihadiste Baye Ag Bakabo, mon geôlier et l'assassin des deux journalistes de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon. « Pour l'avoir, ainsi que le sud du pays, il faudra s'appuyer sur les Bambaras, comme nous avons fait avec les Peuls. Ce sera long, mais nous y arriverons. » Je ne peux m'empêcher de penser à ses paroles annonciatrices quand, ce 25 avril, les nouvelles de plusieurs attaques déferlent sur les réseaux sociaux, puis les médias, indiquant notamment que la maison du numéro 2 de la junte au pouvoir depuis 2020, Sadio Camara, a été soufflée, et lui avec, dans l'explosion d'un véhicule piégé.
Durant mes presque deux ans de captivité, j'avais entendu de la bouche des djihadistes ce projet qu'ils se juraient un jour de concrétiser. Plusieurs d'entre eux m'avaient décrit leur stratégie à long terme : une approche territoriale, progressive et calculée, basée sur une compréhension profonde des fractures maliennes, doublée d'une capacité à infiltrer, corrompre et instrumentaliser les frustrations locales à leur profit. En cette fin avril, ils ont donc apporté la preuve que ce dessein pouvait se concrétiser. Pas encore par une victoire militaire décisive à Bamako, mais déjà par la démonstration de leur capacité à projeter leur puissance en différentes zones clés, simultanément, sur un territoire de plusieurs centaines de kilomètres carrés.
Un plan fomenté de longue date
Ce qui frappe dans les témoignages recueillis auprès de différentes sources au Mali ces derniers jours, c'est que tout a été patiemment planifié par les combattants du Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, en abrégé JNIM), affilié à Al-Qaïda, et leurs alliés rebelles touaregs du Front de libération de l'Azawad (FLA). « Nous savions que la ville de Kati était encerclée et que des groupes djihadistes l'avaient infiltrée, mais on ne nous écoutait pas », lâche désabusé un militaire malien résident de cette localité située à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de la capitale. « Des habitants de Kati ont aidé des djihadistes à s'installer avant le jour J, ce qui a facilité l'attaque », poursuit-il. Lorsqu'il a entendu, vers une heure du matin, un appel anormal à la prière, il a compris : « C'était leur signal pour se dire qu'ils sont prêts. »
Trois heures plus tard, alors que Kati était plongé dans le noir à la suite d'un de ces délestages d'électricité dont le Mali est coutumier, les islamistes ont donné l'assaut. Le point culminant a été la gigantesque explosion qui a complètement détruit la maison du ministre de la Défense Camara, tué sur le coup. Elle était située dans un quartier résidentiel. « Le camion benne piégé avait été garé à deux rues de chez lui, rapporte une source proche des milieux sécuritaires maliens. Les djihadistes n'ont eu qu'à le déplacer au moment de l'attaque. » Ils n'avaient rien laissé au hasard. « Des gens leur ont indiqué les maisons, avec des traçages sur les murs. Ils avaient des pick-up, des motos et des drones kamikazes. »
Le JNIM s'est révélé plus sophistiqué, mieux organisé, plus enraciné que ce que la junte au pouvoir à Bamako imaginait. Son projet politique, fomenté depuis des années, s'était transformé en une réalité sanglante. Telle que me l'avait prédite Sedane Ag Hitta, le responsable du JNIM pour la région de Kidal, deux jours avant ma libération, en mars 2023, dans l'intimité d'un campement désertique. Les yeux masqués par des verres fumés, ce dernier avait accepté ma proposition de l'interviewer avec le responsable du JNIM pour le cercle de Talataye, Abdallah Ag Albaka, assis à ses côtés. La scène avait quelque chose de surréaliste : un journaliste otage recueillant les propos de ses ravisseurs dans l'immensité du désert malien.
Dans « le sentier d'Allah »
« Comment jugez-vous la situation au Mali ? » Je commençais cet entretien par des questions génériques. « C'est un État faible et fragile à tous les niveaux », répondait le numéro 2 du JNIM, Sedane Ag Hitta, d'un ton posé, presque professoral. « Son autorité actuelle repose sur des soldats qui ont effectué un coup d'État sans laisser de possibilités aux discussions et au dialogue. Leur seule préoccupation est de s'approprier le pouvoir. » Il décrivait la junte comme des « putschistes » ayant « confié aux mercenaires russes la mission de massacrer et piller des villages entiers ».
Un jeune moudjahid s'approchait, plateau de thé à la main. Entre deux gorgées, Sedane Ag Hitta développait sa vision avec un naturel déconcertant : « Nous sommes dans une guerre avec le régime malien afin de lever l'injustice envers nos peuples musulmans et leur assurer la stabilité et la sécurité en gouvernant le pays avec la charia. » Pour lui, ce territoire d'environ 25 millions d'habitants était devenu « un État colonisé par la Russie et ses mercenaires de Wagner ». Était-il prêt à négocier avec les autorités ? « Dans ce type de discussion, celui qui a le marteau dicte les choses, évacuait-il. Ils veulent dialoguer, donc s'ils acceptent nos conditions, dialoguons. »
Quand il s'agissait d'entrer dans les détails de son projet politique, tous les chemins menaient au Coran même si, pour Sedane Ag Hitta, « l'application de la charia est une notion relative ». Durant mes deux ans de captivité, j'avais pu comprendre la logique implacable qui sous-tendait cette vision… « Nous tuons des militaires maliens qui sont pourtant musulmans, parce que pour nous, si tu crois en la loi malienne, en la Constitution ou en la démocratie, tu te mets en dehors de l'islam », m'avait asséné avec une franchise désarmante mon geôlier Baye Ag Bakabo.
Cette vision binaire du monde, des musulmans contre les « kouffars », autrement dit les infidèles, s'accompagnait d'un pragmatisme territorial surprenant. « L'Azawad, ce n'est qu'un nom qui désigne le nord du pays, m'avait confié Baye Ag Bakabo. Pour nous, il n'y a rien derrière ça, c'est un mot sans importance. » Ce qui comptait, c'était la conquête du Mali tout entier : « C'est plus dur de faire adhérer la population du nord à la charia. Avec le sud, ce sera plus facile. Ils sont habitués à suivre des règles. Il faudra cinq ans pour rallier les gens au changement », prédisait-il. C'était en 2021.
Un autre djihadiste, Omar, l'un de mes gardiens qui s'était mis en tête de me convertir à l'islam, m'avait remis un manifeste de plusieurs pages. Une sorte de profession de foi djihadiste, titrée « Pour l'établissement de la religion dans les âmes et sur la terre ». Ce document révélait la théologie politique du JNIM, avec une injonction écrite en gros caractères : « Combattez-les ! » C'est-à-dire, comme me l'avait précisé Omar, « combattez ensemble les mécréants qui font obstacle au sentier d'Allah, qu'ils soient autochtones ou apostats, jusqu'à ce qu'il ne subsiste plus d'obstacle dans le sentier d'Allah ».
Prospérer sur les failles du Mali
Ce projet était planétaire et s'articulait autour d'une triple lutte. D'abord, « par sa personne » (le combat armé). Ensuite, « par ses biens » (le financement). Enfin, « par la langue » (la propagande). Un véritable programme que Sedane Ag Hitta, avec son mouvement, semblait mettre en application, du moins quand il était face à moi. Quand j' abordais l'étendue de leur contrôle territorial, il souriait : « Nous sommes dans tout le Mali, Dieu merci, ainsi qu'au Burkina Faso et dans d'autres zones qu'il est inutile de mentionner. Nous progressons ! »
Une progression basée, aussi, sur une stratégie ethnique : infiltrer les communautés, exploiter les fractures sociales ou religieuses, pour étendre son emprise. Si le numéro 2 du JNIM était ouvert à des alliances tactiques avec les groupes armés rebelles, ces dernières restaient néanmoins temporaires : « On combat ensemble pour le moment. Après, s'ils ne sont pas dans le djihad, c'est chacun de son côté, on n'est plus avec eux. »
Abdallah Ag Albaka, resté silencieux jusque-là, me précisait leur différence supposée avec l'autre acteur djihadiste majeur dans la zone, l'État islamique : « Pour Daech, l'ennemi principal, ce sont les musulmans qui ne suivent pas leur doctrine, ils les excommunient et les tuent. Pour nous, le principal ennemi, ce sont les païens. Après en avoir terminé avec les musulmans, Daech a l'intention de détruire le reste du monde. » Cette distinction faciliterait, selon leurs dires, l'implantation locale du JNIM, même si la réalité du terrain révèle souvent des rapports plus ambigus avec les populations.
Sur la France, le discours d'Abdallah Ag Albaka mélangeait analyse géopolitique et pseudo-prophétie : « Au Mali, elle a été chassée par le régime qu'elle prétendait défendre et elle subira le même sort dans les autres pays africains », pronostiquait-il. « La France et son peuple doivent réfléchir avant de prendre leurs décisions de s'immiscer et d'intervenir militairement dans les autres pays pour tuer des citoyens musulmans. » Sedane Ag Hitta concluait, solennel : « Nous, le JNIM, sommes une partie indissociable de la nation islamique. Nous combattrons ceux qui nous combattent et nous serons en paix avec ceux qui nous proposent la paix, en dépit de leur religion, qu'ils soient musulmans ou mécréants. »
Ainsi pensent ceux qui sont maintenant aux portes du pouvoir à Bamako. Le JNIM n'est pas un mouvement islamiste improvisé. Sa conquête, méthodique, s'appuie sur une vision de long terme. L'État malien en a fait les frais car, face à lui, ce n'est plus une guérilla mais une armée de substitution qui prospère sur ses propres failles.



