Innovation militaire : l'Ukraine surpasse la Russie dans la guerre des drones
Innovation militaire : l'Ukraine surpasse la Russie

L'innovation comme clé de la guerre en Ukraine

L'économiste Joseph Schumpeter définissait la crise comme le moment où l'on n'obtient presque plus de résultats avec les moyens que l'on utilise. Pour en sortir, il faut soit engager beaucoup plus de moyens pour obtenir quelque chose malgré le faible rendement, soit utiliser de nouveaux moyens, autrement dit innover.

La Russie s'est trouvée confrontée à plusieurs crises schumpétériennes en Ukraine depuis 2022 : en avril de cette même année, lorsque la phase d'offensive mobile a été enrayée, ou encore à l'automne de la même année, lorsque la première phase d'offensive de position s'est achevée par une contre-offensive ukrainienne et une stabilisation du front jusqu'au début de 2024.

À chaque fois, Moscou a réagi par un surcroît de ressources humaines et des innovations : combat de positions artillerie-infanterie d'assaut, mobilisation des réservistes, décision de payer très cher ses combattants, emploi massif de la société militaire privée Wagner Group, qui expérimentait elle-même de nouvelles méthodes de combat mortifères.

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Wagner s'emparait de la ville moyenne de Bakhmout en mai 2023, mais au prix de pertes bien supérieures à celles subies par l'armée soviétique en huit ans en Afghanistan dans les années 1980, et d'un nouveau blocage.

L'armée russe a de nouveau changé au début de 2024, avec deux innovations techniques majeures : les bombes planantes puis les drones guidés par fil, mais aussi de nouvelles structures comme le Centre Rubicon, unité laboratoire intégrée de guerre électronique et de drones à moyenne portée, ainsi que de nouvelles méthodes de combat d'infanterie jouant de plus en plus sur la légèreté, la furtivité terrestre et la décentralisation extrême.

La « grappe d'innovations » russe

S'y joignait aussi l'aide matérielle nord-coréenne, indispensable pour soutenir l'artillerie et la force de missiles balistiques russes, tandis que, dans l'autre camp, les Américains suspendaient au contraire, et pour la première fois, leur aide.

Cette « grappe d'innovations », pour reprendre une expression de Schumpeter, associée à une masse suffisante de fantassins et d'opérateurs de drones grâce aux « soldes d'or », a permis aux Russes de reprendre l'initiative. Le bastion ukrainien d'Avdiïvka est tombé en février 2024, autorisant ensuite un grignotage lent mais apparemment inexorable de la zone sud du front du Donbass jusqu'à l'investissement, fin 2025, du couple de villes Pokrovsk-Myrnohrad, l'un des trois points clés du Donbass avec Kramatorsk et Sloviansk plus au nord.

Après avoir subi un revers cinglant lors de l'offensive ukrainienne dans la province russe de Koursk, les Russes contre-attaquaient également à partir de novembre 2024 jusqu'à reprendre complètement le terrain perdu en mars 2025.

Dans le même temps, ils réussissaient – et c'est sans doute leur principale prouesse industrielle – à reprendre une production soutenue de missiles balistiques et de croisière de toute catégorie, mais surtout se dotaient aussi d'une industrie massive de drones à longue portée dérivés du Shahed 136 iranien.

Cela a permis aux Russes de renouveler leurs campagnes de frappes sur l'ensemble du territoire ukrainien avec des salves saturantes mixtes missiles-drones visant principalement le réseau énergétique ukrainien, mais aussi, plus largement, le moral de la société ukrainienne.

Entre les salves à l'arrière et les attaques multiples sur le front, associées à l'abandon américain, la pression sur les Ukrainiens est constante, avec l'espoir d'un craquement général ou, au moins, de permettre la conquête complète du Donbass. C'est alors l'Ukraine qui entre clairement en crise schumpétérienne, et peu d'observateurs donnent cher de son sort.

La révolution industrielle ukrainienne

Par un nouveau renversement de situation, l'Ukraine a cependant réussi à sortir de sa crise militaire en transformant son modèle industriel et en prenant le leadership de la conception et de la production de drones, tant en masse qu'en diversité, depuis les petits FPV jusqu'aux quasi-missiles de croisière qui frappent désormais toute la Russie de l'ouest, en passant par les drones lourds de champ de bataille de type « Baba Yaga ».

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Les Ukrainiens sont également devenus, de la même façon, des leaders de la robotique terrestre et de la lutte antidrones à longue portée. Ils ont enfin mis en place des structures de corps d'armée permanents associées à un réseau intégré très moderne de commandement et de communications, là où les Russes ont perdu la possibilité d'utiliser le réseau satellitaire Starlink en Ukraine. Ils réforment et améliorent aussi leur système de formation et de gestion des personnels.

Tout n'est pas parfait et l'armée ukrainienne connaît encore des problèmes structurels profonds, mais elle évolue alors que l'armée russe semble singulièrement en panne d'idées nouvelles et perd même plutôt en puissance tant ses pertes sont importantes. En avril 2026, les Russes ont davantage reculé qu'avancé, une première depuis presque trois ans. La différence est minuscule, mais elle suffit à refroidir les espoirs russes de conquérir le Donbass dans l'année.

La grande parade de la victoire du 9 mai à Moscou a dû s'effectuer a minima, et pratiquement avec l'autorisation de Volodymyr Zelensky, une situation incroyablement humiliante. Les Russes se sont vengés, d'une certaine façon, par des salves inédites de drones et de missiles contre l'Ukraine et poursuivent leurs multiples petites attaques sur le front, mais tout cela est désormais d'une stérilité stratégique presque totale.

Les semaines à venir seront donc probablement décisives, en fonction de la capacité de la Russie à sortir de cette nouvelle crise par de nouvelles idées. Si ce n'est pas le cas, le choix de Vladimir Poutine ne pourra résider qu'entre l'arrêt de la guerre sur les lignes actuelles ou une accumulation inutile de morts, jusqu'à menacer peut-être son propre pouvoir.