Dans leur ouvrage « Les Assoiffeurs », les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik traquent les accointances entre les irrigants de Nouvelle-Aquitaine et les pouvoirs publics. Résultat de deux ans de travail, cet essai dessine un paysage de l'eau dominé par les appétits mercantiles d'un petit nombre d'entreprises, au détriment du bien commun. L'enquête englobe le marché de l'eau en bouteilles, les pratiques des géants de l'eau et de l'assainissement, ainsi que les besoins du numérique. Elle débute par un examen critique du système des « bassines » agricoles au nord de la Nouvelle-Aquitaine. Entretien avec Nicolas Celnik, l'un des deux auteurs.
Le déclencheur de Sainte-Soline
Vos premières lignes ramènent à la manifestation contre la bassine de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, le 25 mars 2023. En quoi cet événement a-t-il servi de déclencheur pour votre travail ?
Au-delà de l'extrême violence des affrontements, Sainte-Soline marque un moment de forte politisation de la question de l'eau et de son partage. Face à un mouvement citoyen d'ampleur, la seule réponse du pouvoir a été de dire « non, on va faire ainsi et pas autrement ». Cette période correspond au Plan eau d'Emmanuel Macron, qui se veut une réponse aux étés de sécheresse par des solutions individuelles, avec un « écowatt » de l'eau, un appel à la technologie pour la réutilisation des eaux usées traitées, etc. Ce plan comporte un objectif de 10 % de baisse des prélèvements en 2030, mais ne concerne pas l'agriculture, pourtant le premier poste de consommation dans le pays. La collision entre ces deux événements nous a mis le pied à l'étrier.
Agriculture industrielle et bassines
Vous écrivez que les bassines destinées à l'irrigation « parachèvent l'agriculture industrielle ». Que placez-vous derrière ce vocable ?
Il existe plusieurs manières de cultiver du maïs. Sur des exploitations de taille modeste, on tente de conserver un couvert végétal sur les sols pour qu'ils gardent l'humidité, et on utilise au maximum le milieu naturel pour stocker l'eau, dans les nappes et les zones humides. À l'inverse, l'agriculture industrielle se définit par un équipement important en machinisme agricole, comme des asperseurs et des tracteurs. Elle repose notamment sur des solutions d'irrigation de résilience et de pointe pour maximiser la gestion de l'eau. C'est typiquement cette agriculture intensive qui est au centre des conflits d'usage de l'eau, car elle est fortement dépendante des intrants – engrais et pesticides – et de l'irrigation.
La souveraineté alimentaire détournée
Vous mentionnez la manifestation des anti-bassines en juillet 2024 à La Rochelle, qui visait à montrer que les céréales partent à l'export par voie maritime et ne servent pas une agriculture de proximité. Quel regard portez-vous sur cet argument ?
Selon le discours militant initial, l'essentiel de la production de maïs part à l'export. En réalité, une bonne partie de la production est utilisée dans le périmètre de l'Union européenne. En revanche, il est clair que le maïs fourrager n'est pas au service de la souveraineté alimentaire. Au sens habituel, la souveraineté alimentaire, c'est la capacité à produire ce qu'on va manger. Or, en France, entre 2 et 4 % des surfaces de maïs sont consacrées au maïs doux, celui qui sert à l'alimentation humaine. Par ailleurs, on assiste à une torsion de la notion de souveraineté alimentaire sous l'influence de la FNSEA. Par le biais d'une opération de marketing, la souveraineté alimentaire est peu à peu devenue la capacité à choisir à qui on va vendre ce qu'on produit. Reprise par Emmanuel Macron, cette conception mercantile de la souveraineté alimentaire sert notamment à justifier le stockage de l'eau pour l'agriculture intensive.
Les effets pervers des bassines
Vous écrivez « avoir une bassine augmente la confiance dans la disponibilité en eau et incite à se tourner vers des cultures gourmandes en eau ». Pourquoi ?
C'est un point fondamental. On l'observe en France comme à l'étranger, partout où il y a des grands ouvrages de stockage de l'eau. Disposer d'une garantie sur la ressource en eau oriente le modèle agricole vers le maïs : une plante très rentable à l'hectare mais qui nécessite de l'eau en plein cœur de l'été. Cet effet pervers a été identifié il y a longtemps. Dès le rapport Roussel sur l'irrigation dans le Marais poitevin en 2001, on se rend compte que les ouvrages de stockage de l'eau créent une dépendance. Et plus encore : quand on construit une bassine, on supprime la nécessité de stocker l'eau dans les milieux naturels et les zones humides. On transforme les alentours en monoculture dans un milieu qui ne parvient plus à fonctionner comme une éponge et à retenir l'eau en hiver, quand elle tombe en abondance. Ainsi, on accentue la nécessité d'aménager d'autres bassines sur le territoire.
L'impartialité de l'État en question
L'État est-il impartial sur le dossier des bassines ?
L'État a très clairement fait un choix. Lors de la manifestation de mars 2023, la position des gendarmes mobiles en ligne, dos à la grille de la bassine, symbolise de manière très graphique que le mouvement citoyen peut avancer, mais on ne recule pas d'un mètre. C'est le sens du message envoyé par le gouvernement et par le ministre de l'Intérieur de l'époque, Gérald Darmanin. Dans les jours qui précèdent la manifestation, celui-ci avertit qu'on va assister à de la violence, à des scènes très dures. Il lance une véritable campagne de communication sur le thème : « On va répondre à la force par la force ». Notons qu'en novembre 2025, quand les vidéos qui dévoilent les comportements et les propos des gendarmes mobiles à Sainte-Soline sortent sur « Libération » et « Mediapart », il n'y a aucune enquête, aucune répercussion. L'autre moment intéressant prend place en janvier 2024, lors des manifestations agricoles. Quand Gérald Darmanin dit « on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » pour justifier la passivité des forces de l'ordre, il caractérise le « deux poids, deux mesures » en vigueur à la tête de l'État.



