L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclenché dimanche son deuxième niveau d'alerte sanitaire internationale face à la progression d'une nouvelle épidémie d'Ebola dans l'est de la République démocratique du Congo. À ce stade, plus de 80 décès suspects ont été recensés et le virus a déjà franchi les frontières congolaises avec des cas confirmés à Goma et en Ouganda. Cette flambée inquiète particulièrement les autorités sanitaires car elle est provoquée par le variant Bundibugyo, contre lequel il n'existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique.
Un système de surveillance défaillant
Codécouvreur du virus Ebola en 1976 et directeur général de l'Institut national de recherche biomédicale (INRB) à Kinshasa, le virologue Jean-Jacques Muyembe alerte sur les risques d'une propagation rapide de l'épidémie bien au-delà des frontières de la RDC. Interrogé par Le Point Afrique, il revient sur les raisons de cette nouvelle flambée.
La RDC en est aujourd'hui à sa 17e épidémie d'Ebola. La plupart ont été causées par le virus Ebola Zaïre, mais nous avons désormais aussi des flambées liées au variant Bundibugyo. En réalité, les épidémies reviennent souvent après de longues périodes. Les gens oublient vite et cela revient toujours comme une surprise.
Le ministre de la Santé lui-même a reconnu que le premier cas remonterait au 24 avril. Pourtant, nous avons déjà plus de 80 morts et des centaines de cas suspects. Quand on connaît la période d'incubation d'Ebola, cela montre qu'il y a eu une faiblesse quelque part. Mais la surveillance ne dépend pas uniquement des autorités sanitaires. Elle doit être communautaire. Les églises, les infirmiers, la société civile, les élus locaux… tout le monde doit participer à l'alerte. Lors de l'épidémie de Kikwit en 1995, c'est le diocèse qui avait alerté. Aujourd'hui, il y a eu trop de silence.
Une réponse sanitaire sous tension
L'OMS a déclenché son deuxième niveau d'alerte sanitaire le plus élevé. Est-ce que la situation échappe déjà au contrôle des autorités sanitaires ? Non. Quand l'OMS déclenche une urgence sanitaire internationale, ce n'est pas pour remplacer les autorités nationales mais pour mobiliser des financements et renforcer la réponse. L'OMS travaille toujours avec les ministères de la Santé.
Pourquoi la RDC reste-t-elle l'un des principaux foyers mondiaux de ce virus ? Parce qu'il circule dans tout le pays. Nous avons connu des épidémies dans le Nord, dans l'Ouest, dans le centre et dans l'Est. Cela montre que le virus est largement présent sur le territoire. Et puis les populations pénètrent de plus en plus profondément dans les forêts, où elles peuvent entrer en contact avec les réservoirs animaux du virus. Il y a aussi la consommation très importante de viande de brousse, qui augmente les risques de transmission.
Le variant Bundibugyo : un défi supplémentaire
Cette fois, l'épidémie est liée au variant Bundibugyo, contre lequel il n'existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique. Cela vous inquiète-t-il davantage ? Pas forcément, parce que nous avons déjà eu une épidémie liée à cette souche en 2012 à Isiro. À l'époque, nous avions réussi à la contenir avec des mesures classiques de santé publique : isolement des malades, surveillance active des contacts, enterrements sécurisés et protection des soignants. Quand vous cassez la chaîne de transmission, vous stoppez la circulation du virus.
Le virus a déjà atteint l'Ouganda et Goma. Sommes-nous en train de basculer vers une crise régionale ? L'Ituri est une province où les déplacements de population sont extrêmement importants. Les gens circulent constamment entre l'Ouganda, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et les zones minières. Comme cette province est frontalière de l'Ouganda, il y aura forcément des personnes infectées qui traverseront les frontières pour chercher des soins ou rejoindre leurs familles. Il est donc possible que l'épidémie se propage davantage dans la région.
Les défis de la riposte dans une zone de conflit
Peut-on réellement mener une riposte sanitaire efficace dans une région minière marquée par les groupes armés ? Ce sera le grand défi. Lors des précédentes épidémies, certains malades se réfugiaient dans des zones contrôlées par des groupes armés, ce qui compliquait énormément leur détection. Mais nous avions réussi à établir des formes de coopération avec certains groupes pour convaincre les populations de laisser les malades être pris en charge. Je pense qu'il faudra appliquer la même méthode aujourd'hui.
La désinformation, un ennemi invisible
À Mongbwalu, certaines rumeurs évoquent déjà des causes mystiques derrière les décès. La lutte contre Ebola reste-t-elle aussi une bataille contre la désinformation ? Bien sûr. Chaque épidémie d'Ebola s'accompagne de rumeurs. À Kikwit, nous avions même mis en place des « bureaux de rumeurs » chargés de collecter et d'analyser les fausses informations. Aujourd'hui encore, certaines populations pensent qu'Ebola est une invention du gouvernement destinée à obtenir de l'argent. Il y a une profonde méfiance, notamment dans des régions traumatisées par les violences des groupes armés. C'est pour cela que le travail de communication et d'engagement communautaire est essentiel : il faut convaincre les populations qu'Ebola existe réellement et que les mesures sanitaires peuvent sauver des vies.
Vers une réponse mondiale
L'Afrique est-elle aujourd'hui suffisamment équipée pour répondre seule à une épidémie de cette ampleur ? L'Afrique est beaucoup mieux préparée qu'il y a quelques années. Pendant la pandémie de Covid-19, nous avons montré que nous pouvions gérer des crises sanitaires majeures. Mais lorsqu'une épidémie d'Ebola apparaît, cela dépasse immédiatement les frontières du pays concerné. Ebola n'est plus seulement un problème congolais : c'est un risque mondial. Et un risque mondial nécessite forcément une réponse mondiale.



