Des poteries vieilles de cinq siècles remontées de 2.500 m de profondeur
Des poteries vieilles de cinq siècles remontées des abysses

En mars 2025, la Marine nationale découvrait au large de Cavalaire une épave par 2.500 mètres de profondeur. Un an plus tard, elle est retournée sur les lieux du naufrage, cette fois accompagnée du Drassm. Reportage.

L'épave la plus profonde des eaux françaises

C'est à ce jour l'épave la plus profonde répertoriée dans les eaux françaises. Camarat 4, un nom d'emprunt en référence au cap ramatuellois au large duquel elle se trouve, repose par plus de 2.500 mètres de profondeur. Vraisemblablement depuis cinq siècles ! Découverte par hasard le 4 mars 2025 par les marins du groupe d'intervention sous la mer (Gismer), au cours d'une mission Calliope de maîtrise des grands fonds, l'épave – du moins quelques photos – avait été révélée au grand public en juin dernier à Nice, en marge de la Conférence des Nations Unies sur l'Océan (Unoc). Depuis, le monde du silence et de l'obscurité l'avait en quelque sorte replongée dans l'oubli. Jusqu'à ce lundi de Pâques.

Une coopération entre la Marine nationale et le Drassm

Un peu plus d'un an après sa découverte, le Gismer est retourné sur l'épave au début du mois. À la demande du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm). Pour Marine Sadania et sa collègue Franca Cibecchini, deux archéologues expérimentées de ce service de l'État en charge du patrimoine sous-marin, c'est une grande première. Jusqu'à présent, elles n'avaient pu analyser que les images ramenées des abysses par la Marine nationale. Cette fois, elles font partie du voyage à bord du Jason, bateau affrété par la Marine nationale à bord duquel a été embarqué le ROV-C4000, un robot sous-marin téléopéré loué à la société Louis Dreyfus TravOcean et capable de plonger jusqu'à 4.000 mètres de profondeur.

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« Pour le Gismer, comme pour le Drassm, c'est du gagnant-gagnant. Pendant trois jours, la Marine met ses moyens sous-marins à notre disposition et on lui offre un cas pratique pour sa montée en compétences dans la maîtrise des grands fonds », glisse Marine Sadania.

« On aimerait prélever des mobiliers »

Les objectifs de cette campagne de trois jours sont pour le moins ambitieux. Même si tous espèrent revenir régulièrement sur le site, « il n'y a aucune garantie. Il faudra pour cela construire des programmes d'études et trouver leur financement », confie Marine Sadania. Alors mieux vaut rentabiliser le créneau présent. Si la pose de repères topographiques numérotés tout autour de l'épave et la prise de milliers de photographies pour la modélisation en 3D de cette dernière se sont déroulées sans problème particulier, la mission du troisième et dernier jour s'annonce autrement plus ardue !

« On aimerait prélever des mobiliers : trois pichets différents et une assiette. Non pas à des fins muséographiques, mais pour essayer de comprendre les phénomènes qui altèrent les poteries en faïence lorsque, après une très longue immersion à de grandes profondeurs, on les ramène à la surface », explique encore Marine Sadania.

Concentration extrême des pilote et copilote du robot sous-marin

Sur la base des toutes premières images de l'épave, les deux archéologues du Drassm ont fait leur choix. Elles ont notamment repéré un pichet glaçuré portant les trois lettres IHS : « le monogramme du Christ ». Mais aussi un autre avec des décors floraux. « Pouvoir observer ces poteries de près nous permettra d'affiner l'époque de l'épave et peut-être même de déterminer l'atelier qui les a fabriqués », déclare Franca Cibecchini.

Pour les remonter, une caisse divisée en trois compartiments, chacun doté d'un filet, a été confectionnée par le bord. Une pince à deux doigts a également été montée sur le bras le plus agile du ROV. Tout semble prêt. Mais aller saisir délicatement de fragiles poteries à plus de 2.500 m de profondeur avec un robot de deux tonnes revient un peu à vouloir jouer au mikado avec des moufles.

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Après d'ultimes contrôles, le ROV est mis à l'eau, quasiment à la verticale de l'épave. Enfermés dans un conteneur posé sur le pont du Jason, le pilote et le copilote du robot sous-marin sont déjà concentrés. 2.300 m… 2.400 m… Au bout d'une heure, le robot arrive enfin à la profondeur du Camarat 4. Ses caméras retransmettent les images en direct. Ici une ancre. Là deux canons. Mais aussi des pots de yaourt, des plastiques en tous genres. Des macrodéchets à cette profondeur !

Une canette à l'effigie de Lionel Messi

Pour se faire la main avant de s'attaquer aux vestiges tant convoités, le copilote jette son dévolu sur une boîte de soda à l'effigie de Lionel Messi. Au deuxième essai, les deux doigts métalliques réussissent à attraper la canette sans la broyer. L'imposant ROV n'a rien de l'éléphant dans un magasin de porcelaine que l'on redoutait. L'opération « prélèvement » peut commencer.

L'idée n'est pas d'agripper les pichets que l'on suppose bien trop fragiles, mais de faire pénétrer délicatement l'un des deux doigts de la pince par leur col et de les soulever jusqu'à la caisse préalablement déposée aux abords de l'épave. Plus facile à dire qu'à faire. « Outre les sédiments qui se soulèvent très facilement et altèrent la visibilité, on a du mal à estimer les distances car on n'a pas trop de vision en trois dimensions sur les écrans de contrôle », explique le maître Florian, pilote du ROV.

Dans l'échange permanent, pilote et copilote font le choix de poser le robot sous-marin sur le fond pour éviter qu'il oscille. La technique est payante. Au bout d'une demi-heure d'une concentration extrême, le premier pichet est déposé dans la caisse. « Bravo ! Bravo ! », s'exclament les deux archéologues du Drassm, exprimant ainsi leur soulagement. Mais les deux autres pièces se montreront moins coopératives. Mettant les nerfs des différents acteurs à rude épreuve, il faudra encore plus de deux heures pour récupérer les deux derniers pichets.

« Un pas de géant pour la connaissance du site archéologique »

Mettant à profit la lente remontée du « coffre au trésor », Marine Sadania, Franca Cibecchini et Éthel Bouquin, conservatrice-restauratrice au sein de la société Ipso Facto, préparent les caisses dans lesquelles les poteries vont être stockées et transportées. « Les objectifs ont été atteints. Réaliser ces opérations de chirurgie à 2.500 m de distance, ce n'était pas évident. Je suis très satisfaite de la campagne. Maintenant, on a tous hâte de pouvoir observer les pichets de près. Ils représentent un pas de géant pour la connaissance du site archéologique », confie Marine Sadania.

Ramenés sur le pont du navire, les trois pichets ne sont pas bien impressionnants : 12 cm de diamètre, pour 15 cm de haut. Qu'importe : scientifiques, marins du Gismer, techniciens de TravOcean, tous se pressent pour les voir. « On pensait qu'ils étaient plus gros, mais il n'y a aucune déception. Je les trouve très beaux », laisse échapper un marin. Le temps d'immortaliser la campagne par une photo de groupe et le Jason met le cap sur Cavalaire où les archéologues du Drassm et leurs précieuses reliques doivent débarquer.

« Les objets remontés sont des grands blessés »

Éthel Bouquin est une conservatrice-restauratrice reconnue dans le monde de l'archéologie subaquatique. Avec sa société Ipso Facto, elle a notamment beaucoup travaillé sur l'épave antique baptisée Arles-Rhône III, découverte dans le fleuve en 2004. Et si elle a été invitée à bord du Jason pour assister au prélèvement de poteries sur le site de l'épave Camarat 4, c'est parce qu'elle a imaginé des protocoles différents de conservation.

« Les poteries en faïence sont poreuses. En séchant, le risque est que le sel présent dans l'eau de mer cristallise. Cela peut créer des tensions dans la céramique et aboutir au bris des mobiliers remontés », explique Éthel Bouquin.

« Des analyses destructives »

Pour conserver dans les meilleures conditions les trois pichets et l'assiette remontées de l'épave varoise, de l'eau de mer a été prélevée à 2.500 m de profondeur. « L'idée est de conserver les pièces prélevées dans un milieu le plus proche possible de celui dans lequel elles ont été plongées pendant plusieurs siècles. Les objets récupérés sont des grands blessés qu'on va perturber en les sortant de leur milieu. Si on ne peut bien évidemment pas recréer la pression que l'on trouve à 2.500 m de profondeur, utiliser l'eau de mer prélevée sur le site archéologique permet au moins de garantir aux poteries la même salinité et le même pH », confie la conservatrice-restauratrice arlésienne. Et d'ajouter : « Dans la même logique, les pièces seront également gardées à l'abri de la lumière. »

Les quatre pièces remontées des profondeurs n'auront cependant pas toutes le même traitement. « Pour comprendre les phénomènes auxquels les poteries ont été soumises, on va faire subir à celle en moins bon état différentes analyses pétrographiques, tomographiques, chimiques… Des analyses destructives », reconnaît Éthel Bouquin. Mais à peine sorties de l'eau et nettoyées, les poteries ont toutes au préalable été scannées par Paul François, ingénieur de recherches au CNRS.