Croisière Costa : 1 200 passagers piégés sur un bateau en pleine épidémie de peste
Croisière Costa : 1 200 passagers piégés en mer

Le 26 octobre 2017, sur les quais du port de l’île de La Réunion, des centaines de vacanciers se pressent les uns contre les autres sous une tente de fortune. Il pleut, l’air est lourd, on a faim. Le Costa « neoRiviera » a trois heures de retard, quelques club-sandwichs mous sont distribués aux affamés assis sur leurs valises : la croisière de luxe commence mal… Mais voilà le paquebot, enfin, et la foule s’agite joyeusement. Il y a là José et Anna Paula, un couple d’avocats portugais qui célèbrent leurs vingt ans de mariage ; Emmanuel et sa femme, Juliette, des Réunionnais qui partent pour la première fois, c’est un événement, sans leurs trois enfants ; Annie, une retraitée venue de Toulon avec une copine ; Rémi et Marie-Madeleine, arrivés de Paris avec leur petit garçon. Il y a des Russes, des Allemands, des Chinois, des Suisses, une foule hétéroclite venue du monde entier à grands frais pour embarquer sur l’un des 16 navires de la flotte Costa. Le neoRiviera, ses 600 cabines, sa discothèque, sa piscine et surtout des escales de rêve : l’île Maurice, les Seychelles, puis trois arrêts à Madagascar, l’apothéose de la croisière. Les Réunionnais Alain, Danièle, Denis et Jocelyne rejoignent leurs cabines dans la bonne humeur : ces dames, qui ont de lointaines origines malgaches, vont découvrir « leur » île pour la première fois et ne se tiennent plus de joie. Le petit groupe s’est d’ailleurs offert en supplément un prometteur « forfait boissons », l’alcool pour eux sera illimité dans tous les bars et restaurants du paquebot, on ne va pas s’ennuyer. La croisière embarque et s’amuse déjà.

ILLUSTRATION : TARTRAIS POUR 6 novembre. La mer, la mer, la mer. Depuis trois jours, le neoRiviera fait des ronds dans l’océan Indien et l’atmosphère, à bord, est lugubre. Plus personne n’a le courage d’applaudir les rengaines du groupe péruvien qui joue en boucle sur le pont, plus personne n’a la moindre envie d’aller swinguer sur la piste de danse qu’un supposé « DJ from Miami » – qui parle avec un épais accent du Midi – anime en se contentant d’insérer une clé USB, toujours la même, dans la chaîne hi-fi de la discothèque. Ceux qui ont payé 900 euros le « forfait boissons » se voient, pour de mystérieuses raisons, refuser depuis le départ cocktails, bières et verres de vin : comme le capitaine Haddock qui au Pérou s’entend perpétuellement répondre « no sé », les passagers du Costa neoRiviera s’entendent, du matin au soir, répondre « non è possibile » par le staff de bord, italien. L’élection de Mister Costa a achevé de déprimer tout le monde ; quant au personnel de chambre, exclusivement philippin, il est, c’est bien simple, au bord de la crise de nerfs. De 12 cabines à nettoyer par jour, on est passé à un rythme de 25 quotidiennes : de quoi devenir fou. La piscine a été temporairement fermée. Les télés satellite ne fonctionnent pas. Vingt-quatre heures durant, la connexion Internet a même été interrompue. Au restaurant, dans une ambiance sinistre et dans toutes les langues, nombreux sont les passagers à murmurer qu’on ne les y reprendra plus et à évoquer, grinçants, le tristement célèbre capitaine du Costa Concordia, qui, après avoir lamentablement échoué son navire en janvier 2012, était monté dare-dare dans un radeau de sauvetage, abandonnant ses passagers en train de se noyer.

Atmosphère tendue

Le neoRiviera n’est, Dieu soit loué, pas échoué, mais il a renoncé à faire escale à Madagascar, erre dans l’océan Indien, et le commandant, Giovanni Cosini, ne quitte plus sa cabine. « Pendant les repas, on osait à peine s’exprimer librement tant l’atmosphère avec le staff était tendue », raconte Annie. Le 28 octobre, un petit mot a été glissé sous la porte des 600 cabines. On ne fera pas escale à Toamasina (Tamatave), le premier arrêt prévu à Madagascar, et c’est un cas de force majeure : une épidémie de peste s’est déclarée sur la grande île. Difficile pour les passagers de protester, mais on s’étonne tout de même, car l’épidémie de peste, hélas, habituelle à Madagascar à cette époque de l’année, est connue des autorités sanitaires et localement médiatisée depuis mi-septembre. Nombreux sont les clients Costa à avoir d’ailleurs appelé la compagnie ou bien leur agence de voyages pour s’assurer, avant d’embarquer, qu’ils ne courraient aucun risque.

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ILLUSTRATION : TARTRAIS POUR On fait tout de même encore contre mauvaise fortune bon cœur, mais, le 1er novembre, alors que l’escale aux Seychelles prend fin, un nouveau courrier glissé sous les portes annonce que non seulement tous les stops à Madagascar sont annulés, mais que plutôt que de se déporter sur Mayotte, les Comores ou le Mozambique, le bateau regagnera La Réunion vingt-quatre heures plus tôt. Trois escales sur les six que comptait la croisière sont donc rayées d’un trait de plume, et quel dédommagement royal propose la compagnie ? Un chèque de 150 euros par passager, à dépenser, exclusivement… sur le neoRiviera. Cette fois, la grogne monte le long des coursives. « On a vraiment eu l’impression d’être pris au piège, raconte Emmanuel, d’être embarqués alors qu’ils savaient dès le départ qu’on ne s’arrêterait pas à Madagascar. Nous étions contraints de rester sur ce paquebot, où toutes les activités proposées étaient pathétiques et où le moindre extra, de la partie de baby-foot au verre de bière, était hors de prix. Évidemment, on relativisait, la peste est un drame pour Madagascar. Mais enfin, Costa faisait avec ce supposé cas de force majeure de substantielles économies de carburant, quand tous les passagers, eux, étaient floués. Quant à leur supposé dédommagement, il revenait dans leur poche puisqu’on ne pouvait le dépenser qu’à bord. »

« J’ai demandé moi aussi à être expulsé »

Tandis que sur la grande île la peste pulmonaire se répand sur les hauts plateaux – certains cas sont même recensés dans les villes –, à bord du neoRiviera une véritable petite mutinerie de passagers éclate. Explications musclées avec le commandant, les traducteurs s’arrachant les cheveux pour tempérer le langage moyennement châtié des parties en présence. Manifestation dans le restaurant, où, sous les yeux médusés des Chinois et des Suisses, une bande de Réunionnais fait un vacarme de tous les diables pour inciter tout le bateau à la rébellion. Sit-in dans la salle de spectacle, où plusieurs centaines de passagers ulcérés se retrouvent et signent une pétition pour être convenablement dédommagés. Mais la réponse est toujours la même : « Non è possibile. » Cerise sur le gâteau, le commandant Giovanni Cosini, qui s’était jusqu’ici peu montré, réclame la désignation d’un porte-parole – ce sera Alain – qu’il accueille dans son bureau, entouré de deux clampins de la police seychelloise. « Il m’a dit qu’il était le maître à bord, que nous semions le trouble, que je devais rassembler mes affaires et quitter le bateau, raconte Alain. Du coup, j’ai demandé à appeler l’ambassadeur de France. »

TARTRAIS L’affaire prend dès lors une tournure franchement grand-guignolesque. Plutôt que de contacter le consulat, le commandant décide d’appeler à la rescousse le chef du commissariat de Victoria, la capitale seychelloise. Or ledit chef gradé, aussitôt au fait de la situation, prend parti pour le passager « mutin ». « Il a signifié au commandant qu’il acceptait de nous conduire à terre, mon épouse et moi, à la condition que Costa nous paie un hôtel 5 étoiles et le rapatriement en avion à La Réunion. Au fond, c’est un policier qui nous a libérés de cette prison flottante », se marre Alain. Mais les conditions du débarquement d’Alain et de son épouse font vite le tour du bateau, du coup plusieurs passagers se portent aussitôt volontaires… « J’ai demandé moi aussi à être expulsé, raconte José, à qui cette croisière ratée a tout de même coûté 7 000 euros. Mais le commandant m’a répondu que je ne mettais pas le bateau en péril. Je lui ai rétorqué que ça pouvait s’arranger… » Ambiance.

Manque à gagner

Le neoRiviera, ses interminables spectacles de karaoké et sa piscine sans eau, repart donc avec, à son bord, 1 200 passagers, dont beaucoup commencent à méchamment déprimer dans leurs cabines de 3 mètres carrés. Impossible, deux mois après ce psychodrame maritime, d’obtenir un quelconque entretien avec la direction de la compagnie. Officiellement, le croisiériste italien affirme que les conditions de circulation imposées par l’île Maurice, par laquelle devait repasser le bateau puisque le « neoRiviera » tourne en continu, ont été modifiées alors que le bateau avait déjà largué les amarres. « Aucune restriction de transport maritime ou aérien n’a été décidée sur la zone, s’étonne pourtant le docteur François Chieze, directeur de la veille et sécurité sanitaire à l’Agence régionale de santé océan Indien. Madagascar est un foyer de peste hélas connu, et cette année [2017, NDLR] il y a eu effectivement des cas de peste pulmonaire, transmissible entre humains, contrairement à la peste bubonique. Nous avons donc, dès le 13 septembre, mis en place un plan de vigilance et une cellule de signalement. On n’établit jamais de quarantaine, car isoler un pays est le meilleur moyen pour que ses habitants fuient. Et s’éparpillent dans la nature… Or la peste, à condition de la soigner dès les premiers symptômes, extrêmement visibles, se guérit bien et vite. »

ILLUSTRATION : TARTRAIS POUR La vérité est qu’en fait de « force majeure » et de « priorité à la santé des passagers », Costa n’a tout simplement pas voulu réduire son turnover. Les contrôles sanitaires à Maurice ayant été temporairement renforcés, les quelques heures perdues représentaient un manque à gagner plus perturbant pour la compagnie que la décision unilatérale – et moins onéreuse – de sucrer aux pigeons prisonniers du paquebot la moitié de leur beau voyage. D’ailleurs, avant que la peste ne s’éteigne, fin novembre, le neoRiviera est reparti deux fois, en zappant, toujours, les trois arrêts promis à Madagascar. Mais, de peur d’une nouvelle mutinerie, on a troqué le chèque de 150 euros contre une réduction plus substantielle de 30 %. À valoir, exclusivement, sur une prochaine croisière Costa…