Une vidéo inédite refait surface
En 1992, Jean-Claude Godefroy, choqué par l'immense décharge à ciel ouvert de Chef-de-Baie, avait saisi sa caméra. Vingt-cinq ans plus tard, il dévoile pour la première fois cette séquence. L'entretien aurait pu s'arrêter là, mais il avait encore trop de choses sur le cœur. Depuis ce 26 février 1992, il filmait le site où se trouve aujourd'hui le port de pêche. La vidéo, de qualité moyenne, montre l'ampleur du dépôt : l'océan tout proche, l'ancien plateau de la marine, les grues et les grumes du port de commerce. Des camions et des tracteurs vont et viennent au bord du cratère, indifférents aux mouettes, pour y jeter des ordures non identifiables. Au loin, des habitations sont visibles.
Le récit de Jean-Claude Godefroy
« Je venais à la pêche avec mon fils. Quand j’ai vu ce spectacle, je suis retourné chez moi prendre ma caméra. Je ne pouvais pas laisser faire ça sans rien faire », explique l’ancien patron du Cambridge, discothèque qu’il avait rebaptisée Oxford, avant de se lancer dans l’immobilier. Ce n’est qu’à la retraite, l’an dernier, qu’il a sorti le film de ses tiroirs. « Quelqu’un m’a vu filmer la décharge. Comme je connaissais bien Michel Crépeau, il m’a fait venir à la mairie. J’étais récidiviste, j’avais déjà filmé des déchets sur la plage de la Concurrence. Je lui ai promis de ne pas montrer le film. D’une part, on s’entendait bien, et puis je me lançais dans l’immobilier, je ne voulais pas m’exposer… »
Des accusations graves
Sur sa page Facebook, où la vidéo a été vue plus de 16 600 fois, il accuse : « Michel Crépeau avait donné le feu vert pour remplir un immense trou délimité par la jetée sud et un endigage. Ce fut un comblement scandaleux, ultra rapide, en attendant l’usine d’incinération de Port-Neuf. J’ai voulu immortaliser ce que l’on déversait par une rotation infernale de camions, mais l’accès a vite été réglementé car il ne fallait pas montrer ce que l’on y déversait. Et pour cause : des tonnes de boues radioactives qui auraient dû aller en classe 2 dans les Deux-Sèvres ont été enfouies ici car le transport était trop onéreux pour la Ville ! »
La décharge : un passif lourd
La décharge de Chef-de-Baie, créée le 29 juillet 1982 pour recevoir gravats et remblais, avait rapidement dérivé. En juin 1990, le journaliste Pierre-Marie Lemaire titrait dans « Sud Ouest » : « Parfum de scandale sur la décharge ». Michel Rogeon, ancien maire de Périgny et vice-président du Sivom, confirme : « Les gens y jetaient de tout. C’était devenu incontrôlable. On a fermé le site au public. »
Des produits toxiques, voire radioactifs, y auraient été déversés. « Il y a eu un problème avec Rhône-Poulenc, qui y emmenait ses déchets… Mais des analyses n’ont rien montré de particulièrement dangereux », tempère Rogeon. La décharge a fermé fin 1993, après avoir accueilli 150 000 mètres cubes par an de déchets inertes et industriels banals. 25 hectares ont été gagnés sur la mer pour le port de pêche.
Un héritage radioactif
En 1987-1988, la Criirad avait analysé les rejets de l’usine Rhône-Poulenc traitant des terres rares à Chef-de-Baie, dont le thorium radioactif. De 1947 à 1985, ces rejets partaient directement à la mer. Le SCPRI estimait qu’il n’y avait pas de danger, mais la Criirad démontra une radioactivité « anormalement élevée » dans la baie. En 2002, une nouvelle étude pour Surfrider Foundation montra une persistance de la contamination. Des résidus de l’usine auraient servi de remblai, y compris dans l’ancien « marais perdu » des Minimes. La dernière étude en 2010 préconisait de rechercher l’origine des remblais radioactifs, sans suite.
« Cette histoire de pollution des sols à La Rochelle est un secret de Polichinelle », argue Brigitte Desveaux, vice-présidente écologiste de l’Agglomération. « Un ensemble d’études existe à la CdA, que l’on doit porter à la connaissance des habitants. Il faut être transparent pour éviter les fantasmes. »



