Pollution sonore à Paris : les oiseaux peinent à retrouver leur chant naturel
Pollution sonore à Paris : les oiseaux peinent à chanter

En 1962, la biologiste Rachel Carson nous mettait en garde dans Printemps silencieux. Cet ouvrage, devenu une référence majeure, alertait sur le monde muet et sans oiseaux qui nous guettait du fait de l’impact incontrôlé des activités humaines. Quarante ans plus tard, des biologistes ont mis en évidence un effet frappant de la pollution sonore sur le chant des oiseaux. Ils ont découvert que les bruits à basse fréquence de la circulation obligeaient les oiseaux à chanter à des fréquences plus élevées dans les villes européennes. Ainsi, les oiseaux d’un parc bruyant situé au pied de la tour Eiffel chantent à une fréquence supérieure de 400 hertz (Hz) à celle de leurs congénères vivant dans les forêts calmes de la banlieue parisienne.

L’étude que j’ai publiée dans la revue scientifique Ornithological Applications avec mon collègue Hans Slabbekoorn de l’Université de Leyde (Pays-Bas) montre cependant que Paris est un exemple de réussite dans la lutte contre la pollution sonore. Pourtant, même si Paris est devenu plus calme, les oiseaux n’y ont pas retrouvé leurs tonalités de chant naturelles. Nos recherches montrent que les mésanges charbonnières de Paris continuent de chanter à des fréquences plus aiguës que les oiseaux des zones sauvages situées en dehors de la ville. Il paraît donc essentiel de redoubler d’efforts en matière de réduction du bruit dans les zones urbaines du monde entier afin de permettre aux oiseaux sauvages de communiquer à leurs fréquences sonores naturelles.

La pollution sonore, ennemi de la faune

De fait, les activités humaines inondent le monde des divers bruits. Les bruits des voitures, des avions, des bateaux et des activités industrielles produisent ainsi un grondement constant qui affecte les animaux sauvages, les oiseaux et les insectes. Nous négligeons souvent la pollution sonore en tant que problème de conservation, alors qu’elle peut avoir des effets dévastateurs sur la faune sauvage à une époque d’urbanisation croissante.

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Le bruit de la circulation perturbe par exemple la capacité des oiseaux et des grenouilles à attirer des partenaires. Le bruit des bateaux entraîne, lui, une diminution de la communication vocale chez les baleines. Enfin, le bruit de la circulation influence par exemple les interactions prédateur-proie entre les papillons de nuit et les chauves-souris.

Depuis que l’on a découvert que, dans les villes européennes, les bruits de circulation à basse fréquence poussaient les oiseaux à chanter à des fréquences plus élevées, ce phénomène a également été observé chez diverses populations d’oiseaux à travers le monde. Dans les prairies canadiennes, les bruants des prés émettent ainsi des chants plus aigus à proximité des pompes à pétrole bruyantes. Les rouges-gorges familiers chantent eux des mélodies plus aiguës en présence du bruit des éoliennes. On sait également que les zostérops à dos gris d’Australie produisent des chants et des cris plus aigus dans les zones urbaines bruyantes par rapport aux zones rurales. Or, tous ces changements réduisent la capacité des oiseaux à défendre leurs territoires de reproduction et à attirer des partenaires.

Trois décibels gagnés à Paris

Paris est l’une des capitales les plus grandes et densément peuplées d’Europe, mais les Parisiens ont mis au point des stratégies innovantes pour lutter contre la pollution sonore. La ville a transformé de nombreuses voies de circulation en pistes cyclables et a posé des revêtements antibruit sur les axes routiers principaux ; des radars sonores infligent des amendes aux véhicules trop bruyants ; un observatoire régional appelé Bruitparif surveille enfin le bruit dans toute la ville et supervise les efforts de réduction du bruit.

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Toutes ces actions visent à rendre la ville plus calme, tant pour les habitants que pour la faune. Ces efforts contre le bruit soulèvent cependant une question : peut-on réduire le niveau de pollution sonore afin de minimiser son impact sur le chant des oiseaux ? En 2023, je me suis rendu à Paris pour enregistrer le chant de la mésange charbonnière, un oiseau commun des jardins européens. J’ai utilisé des microphones et des enregistreurs numériques pour enregistrer les oiseaux dans les rues, sur les places et dans les parcs de toute la ville. J’ai suivi les traces de mon collaborateur, Hans Slabbekoorn, le biologiste qui avait été le premier à enregistrer les mésanges charbonnières à Paris en 2003.

En comparant le bruit de fond au chant des oiseaux, nous avons constaté que les mésanges charbonnières émettaient des chants plus aigus dans les environnements bruyants. En chantant à un ton plus aigu, elles évitent que leur chant ne soit masqué par les bruits de circulation à basse fréquence. Nous avons également analysé les données sur le bruit recueillies dans tout Paris par Bruitparif. Nous avons ainsi constaté que la ville est en passe de gagner la bataille contre la pollution sonore et qu’elle est devenue plus calme ces dernières années. En effet, Paris est aujourd’hui environ trois décibels plus calme qu’il y a dix ans. Comme l’échelle des décibels est logarithmique, une baisse de trois décibels représente une réduction importante de l’intensité sonore. Mais malgré ces progrès, les mésanges charbonnières de Paris continuent de chanter à des fréquences plus aiguës que celles des oiseaux vivant dans les zones sauvages en dehors de la ville.

Des mélodies plus graves et plus douces

Il y a toutefois des raisons d’être optimiste. Des recherches menées dans d’autres villes ont montré que lorsque l’environnement devient moins bruyant, les oiseaux retrouvent leur tonalité naturelle. Ainsi, le calme observé dans les rues pendant les confinements liés au Covid-19 a offert une occasion rare d’étudier les oiseaux dans un monde plus silencieux. Des biologistes de San Francisco (Californie) ont constaté que le paysage sonore urbain était devenu environ sept décibels plus silencieux pendant les confinements – des niveaux rarement observés depuis les années 1950. Ce calme ambiant a permis aux oiseaux de modifier leur chant. À San Francisco, les bruants à couronne blanche ont réagi en chantant des mélodies plus graves et plus douces. De nombreuses espèces d’oiseaux ont ainsi tiré profit de cet apaisement qui a régné pendant la période de confinement. Dans le cadre d’une étude portant sur 47 espèces d’oiseaux chanteurs en Amérique du Nord, notre équipe de recherche a constaté que les espèces dont le chant couvre une large gamme de fréquences – c’est-à-dire les sons les moins sensibles aux effets du bruit à basse fréquence – ont étendu leur aire de répartition pendant cette période de calme.

Ces résultats montrent que la pollution sonore affecte diverses espèces d’oiseaux, même celles dont le chant semble pourtant bien adapté aux environnements bruyants. Nos études menées à Paris montrent qu’une réduction de trois décibels n’est pas suffisante pour permettre aux oiseaux de retrouver leurs fréquences de chant naturelles. Des efforts supplémentaires de réduction du bruit seront donc nécessaires pour que nous puissions partager l’espace sonore de manière adéquate avec nos amis à plumes.

Paris nous offre également une leçon porteuse d’espoir dans la lutte contre la pollution sonore. Les villes peuvent réduire le bruit en encourageant le vélo et les modes de transport plus silencieux. Les politiques publiques jouent également un rôle important, comme l’illustre l’agence Bruitparif à Paris. Si nous mesurons la pollution sonore, nous pouvons nous efforcer de la réduire, d’améliorer notre propre bien-être et de créer un espace permettant aux oiseaux sauvages de communiquer à leurs fréquences sonores naturelles.

Dan Mennill, Professor and Associate Dean of Science, University of Windsor (Ontario, Canada).