Pêche bloquée à La Rochelle : l'armateur Christophe Bénéteau dénonce les mesures de protection des dauphins
Ce matin-là, le quai du Coureau, à La Rochelle, est quasi-désert. Balayé par les grains qui frappent en tir tendu les cabanes colorées, le port de pêche de Chef-de-Baie est figé dans une torpeur aussi tristounette que l'aspect du ciel. Il y a pourtant un peu de vie au bout du deuxième ponton, à hauteur de deux fileyeurs aux dominantes bleu et blanc, des navires d'une quinzaine de mètres comme le port rochelais en compte peu : le Cap Horn II et le Gloria. Leur propriétaire est à bord du dernier nommé. Il s'appelle Christophe Bénéteau et il n'a pas spécialement envie de rire. Il vient d'effectuer un long trajet depuis son domicile pour allumer les moteurs des deux bateaux, comme chaque jour, histoire de les entretenir. Mais les fileyeurs resteront fermement amarrés. Il leur est interdit de bouger.
Un arrêt de pêche imposé pour la troisième année consécutive
Depuis le 22 janvier et jusqu'au 20 février, la pêche est proscrite pour la grande majorité des navires d'au moins huit mètres dans le golfe de Gascogne, de la pointe de la Bretagne aux côtes espagnoles. Pour la troisième année consécutive aux mêmes dates, la France et l'Europe ont imposé l'arrêt de la pêche afin d'éviter les prises accidentelles de dauphins. Rendu public fin novembre, le rapport de l'observatoire Pelagis (CNRS/La Rochelle Université) sur le bilan de la mesure durant l'hiver 2025 évoque une baisse de 60% de la mortalité des dauphins communs par rapport à la moyenne des hivers 2017-2023.
Le marin est dubitatif. Des dauphins, il en aperçoit en mer. Beaucoup. « Autrefois, on ne les voyait pas toute l'année mais les prises dans les filets, ça a toujours existé. Ça n'amuse personne. Les dauphins se noient et ils nous cassent les filets. L'an dernier, on en a remonté cinq », expose-t-il.
Les équipages au repos forcé et des indemnités jugées insuffisantes
C'est aussi l'accompagnement mis en place durant cette période de quatre semaines qui le gêne. Certes, les professionnels de la pêche ont été indemnisés les deux années précédentes, de 80 à 85% de leur préjudice en fonction du type d'engins utilisés. Pas suffisant pour l'intéressé. « On m'empêche de travailler alors que je n'ai commis aucune faute. Je devrais être indemnisé à 100%. Et quand est-ce que les aides vont tomber ? Les charges continuent à courir. Sur ce bateau, j'ai les traites, les assurances, les impôts… Et comment verser un salaire aux équipages si les armements n'ont pas la trésorerie ? J'emploie 12 marins en comptant les deux bateaux », détaille-t-il en s'adossant au poste de pilotage du Gloria.
Le pont est encombré. Le patron bricole. Seul. C'est la règle. Comme l'État verse des indemnités aux armements, il leur interdit de faire travailler les équipages, à terre y compris. Christophe Bénéteau juge ce cadre absurde. « Il y a toujours de la mécanique à faire sur un bateau. Mais il faut souvent s'y mettre à plusieurs. Comme je ne peux pas employer mes hommes, je suis obligé de faire venir des entreprises pour trois fois plus cher ! Et puis on a constamment du matériel à refaire, des filets et des bouées par exemple. Et le 20 février, il ne sera plus temps de s'y consacrer. Il faudra partir immédiatement, rentrer du poisson et générer du chiffre d'affaires », explique-t-il.
Une colère sourde face aux contraintes multiples
Dans le choix des mots comme dans le ton heurté affleure une colère sourde. Les quotas de pêche, la paperasse à remplir, les contrôles qui cernent la profession, l'incertitude sur l'éventuelle prorogation de la fermeture hivernale du golfe de Gascogne, les difficultés avec les parcs éoliens qui se profilent en mer, la désinvolture des responsables politiques… La frustration sédimente dans les esprits et nourrit la fièvre obsidionale d'une corporation qui cultive un sentiment d'abandon proche de celui qui anime les agriculteurs sur les barrages.
« J'ai fait tout ce qu'on m'a demandé », raconte Christophe Bénéteau. « Pour les dauphins, on m'a fait miroiter que je pourrai pêcher si j'équipais le bateau. J'ai fait tout ce qu'on m'a demandé : les caméras, les observateurs embarqués, les deux pingers sur la coque (les dispositifs d'effarouchement des cétacés). Résultat, je suis là, immobile ». Le marin fait référence au revirement de la fin 2023, quand le Conseil d'État, saisi en référé, avait suspendu les dérogations à la première fermeture du golfe de Gascogne, programmée en janvier-février 2024.
Des interrogations existentielles pour un passionné du métier
Âgé de 51 ans, l'armateur « y croit encore ». Il a commencé à bord d'un bateau de pêche à 14 ans et il n'a pas envie d'en terminer si vite. Mais il avoue des interrogations existentielles. « J'ai acheté le Cap Horn II il y a quatre ans, le Gloria l'an passé. Est-ce que j'ai fait une connerie ? Je peux prendre ma retraite dans quatre ans. Je réfléchis. J'adore ce métier mais il faut se battre en permanence, je suis un peu dégoûté », admet-il.
Dehors, la pluie cingle à nouveau les pontons sous les rafales. Une allégorie ? Les quotas, qu'est-ce que c'est ? Chaque année, les gouvernements des 27 pays membres de l'Union européenne fixent des limites de captures pour la plupart des stocks halieutiques, afin de préserver les espèces commerciales de la surpêche. Ces limites sont aussi appelées totaux admissibles des captures (TAC). Cette limite de captures est ensuite répartie entre les États membres selon des quotas de pêche nationaux. Chaque État a la main pour répartir sa part de quota entre ses flottes de pêche nationales.



