Audition des mineurs victimes : la formation des gendarmes évolue
Formation des gendarmes à l'audition des mineurs victimes

L'affaire Lyhanna, du nom de cette adolescente de 14 ans dont le calvaire a été révélé en 2023, a provoqué une onde de choc au sein de la gendarmerie nationale. La jeune fille, victime de viols répétés par son beau-père, avait été auditionnée dans des conditions jugées traumatisantes, ce qui avait conduit à un classement sans suite avant que l'affaire ne soit finalement rouverte. Depuis, les méthodes d'audition des mineurs victimes de violences sexuelles sont au cœur d'une refonte profonde.

Une formation spécifique pour les enquêteurs

La gendarmerie a mis en place un programme de formation continue destiné à ses enquêteurs, baptisé "Audition des mineurs victimes". Ce cursus, qui dure cinq jours, alterne apports théoriques et mises en situation pratiques. Il vise à outiller les gendarmes pour recueillir la parole de l'enfant sans la déformer ni la traumatiser davantage. Selon le colonel Stéphane Pardo, chef de l'Office central de lutte contre les violences faites aux mineurs (OCLVM), "l'objectif est de passer d'une logique de vérification des faits à une logique de compréhension du vécu de l'enfant".

Concrètement, les stagiaires apprennent à utiliser des techniques d'entretien non directives, à adapter leur langage à l'âge de l'enfant, et à repérer les signes de détresse ou de dissociation. Ils sont également formés à l'utilisation de la méthode NICHD (National Institute of Child Health and Human Development), un protocole d'entretien structuré reconnu internationalement. "Cette méthode permet d'obtenir des informations plus complètes et plus fiables, tout en réduisant le stress de l'enfant", explique le colonel Pardo.

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Un constat alarmant

Le besoin de formation est criant. En 2024, la gendarmerie a recensé 23 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs, soit une hausse de 12 % par rapport à 2023. Pourtant, seuls 40 % des enquêteurs de la gendarmerie avaient suivi une formation spécifique à l'audition des mineurs avant 2023. "Nous étions loin du compte", admet le colonel Pardo. "Beaucoup d'enquêteurs se formaient sur le tas, avec les risques que cela comporte."

L'affaire Lyhanna a agi comme un électrochoc. La jeune fille avait été auditionnée à trois reprises par des gendarmes non formés, qui lui avaient posé des questions suggestives et l'avaient confrontée à son agresseur présumé. Son avocate, Me Sarah Senghor, avait dénoncé "une audition menée comme une enquête pour vol à l'arraché". Le parquet avait classé l'affaire, estimant que les déclarations de l'adolescente étaient "peu fiables". Ce n'est qu'après un signalement de l'Éducation nationale et une nouvelle audition, menée cette fois par une enquêtrice formée, que la procédure a été relancée.

Des résultats encourageants

Depuis le déploiement de la formation renforcée, les premiers résultats sont encourageants. "Nous constatons une amélioration significative de la qualité des auditions", se félicite le colonel Pardo. "Les enquêteurs formés obtiennent des récits plus détaillés, plus cohérents, et surtout moins traumatisants pour l'enfant." Selon une étude interne de la gendarmerie, le taux de classement sans suite pour "infraction insuffisamment caractérisée" a diminué de 15 % dans les dossiers traités par des enquêteurs formés.

La formation a également un impact sur le bien-être des enquêteurs eux-mêmes. "Auditionner un enfant victime de violences sexuelles est extrêmement éprouvant", témoigne le major Élodie Lefèvre, formatrice à l'école de gendarmerie de Fontainebleau. "Les stagiaires nous disent qu'ils se sentent mieux armés pour gérer leurs émotions et éviter la compassion fatigue."

Vers une généralisation de la formation

La gendarmerie vise désormais une généralisation de la formation d'ici 2027. "Notre objectif est que 100 % des enquêteurs en charge de ce type d'affaires soient formés", annonce le colonel Pardo. Pour y parvenir, l'institution mise sur un maillage territorial : chaque groupement de gendarmerie doit compter au moins un référent "audition des mineurs", chargé de former ses collègues et de les accompagner dans les dossiers complexes.

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Parallèlement, la gendarmerie travaille avec le ministère de la Justice pour harmoniser les pratiques avec la police nationale et les services judiciaires. "Il faut une chaîne pénale cohérente, de l'audition initiale jusqu'à l'audience", insiste le colonel Pardo. "Si l'enfant est mal auditionné au début, toute la suite de la procédure en pâtit."

Un enjeu de société

Au-delà de la technique, la formation vise à changer le regard porté sur la parole de l'enfant. "Longtemps, on a considéré que les enfants étaient de mauvais témoins, qu'ils mentaient ou qu'ils confondaient réalité et imagination", rappelle la psychologue clinicienne Sophie Marinopoulos, spécialiste de la parole de l'enfant. "Or, les recherches montrent que les enfants sont capables de rapporter des faits avec précision, à condition qu'on les interroge de manière adaptée."

Pour Me Senghor, avocate de Lyhanna, cette évolution est salutaire mais insuffisante. "Il faut aussi former les magistrats, les avocats, et surtout sensibiliser la société tout entière. La parole de l'enfant doit être prise au sérieux, pas systématiquement remise en cause."