Forages géothermiques en Alsace : des riverains inquiets face aux séismes répétés
Dans le nord de l'Alsace, des industriels multiplient les forages profonds pour exploiter la géothermie et extraire du lithium, des ressources jugées stratégiques pour la souveraineté énergétique et la production de batteries électriques. Cependant, ces projets suscitent une vive opposition locale en raison des mini-séismes qu'ils provoquent.
Une installation impressionnante à Betschdorf
À Betschdorf, dans le Bas-Rhin, l'entreprise Lithium de France a érigé une tour métallique de forage de 51 mètres au milieu des champs. Une fois opérationnelle, cette installation permettra d'injecter de l'eau froide en profondeur pour la récupérer à 150 degrés en surface, alimentant ainsi des réseaux de chaleur. L'entreprise prévoit également d'extraire 1 500 tonnes annuelles de lithium, une matière première essentielle pour les batteries électriques.
Le gouvernement français soutient activement ces projets, y voyant un moyen de réduire la dépendance aux importations de gaz et de lithium. Début février, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, s'est rendu sur place pour vanter cette technologie.
Le sous-sol alsacien, propice mais fragile
Le sous-sol alsacien est particulièrement adapté à la géothermie, car l'eau chaude y est présente à moindre profondeur qu'ailleurs, explique Julie Maury, géologue au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). "À cause des risques", souligne-t-elle, les forages peuvent cependant y déclencher des tremblements de terre plus facilement.
Ces secousses, souvent plus proches de la surface que les séismes naturels, sont davantage ressenties à magnitude égale. La plus forte liée à la géothermie dans la région a atteint une magnitude de 3,9 sur l'échelle de Richter en juin 2021 à La Wantzenau, près de Strasbourg.
Des projets arrêtés et une opposition grandissante
Plusieurs projets ont récemment été suspendus en Alsace du Nord. Lithium de France a renoncé à un forage à Soufflenheim en juin 2025, et une centrale géothermique exploitée par Électricité de Strasbourg à Rittershoffen a été arrêtée sur ordre préfectoral en décembre 2025.
Localement, les riverains expriment leur inquiétude. "On est contre, à cause des risques", déclare Joël Rang, habitant à quelques centaines de mètres du site de Lithium de France. "Je me sens beaucoup plus concerné en regardant par la fenêtre de ma maison la tour de forage !"
Muriel Manière, porte-parole d'un collectif d'opposants, ajoute : "La population est très sensible aux séismes. Quand vous sentez ça au fond de votre lit, c'est quand même inquiétant." Elle évoque également des risques de pollution sonore, olfactive et lumineuse, ainsi que des dangers pour la forêt et des sites mémoriels de la Seconde Guerre mondiale.
Des promesses de sécurité et des défis territoriaux
Les opposants craignent que les réseaux de chaleur, trop coûteux en zone rurale, ne profitent qu'aux grandes villes comme Haguenau, située à une dizaine de kilomètres. "Nous sommes des gens ruraux, on n'a plus de médecins, et on nous colle les industries productrices d'énergie qu'on ne consommera pas", déplore Muriel Manière.
Pierre Brossollet, PDG d'Arverne, le groupe propriétaire de Lithium de France, se veut rassurant : "Nous ne pourrions pas opérer sans montrer patte blanche sur notre capacité à maîtriser ces risques." Il affirme que les techniques utilisées et la coordination avec les services de l'État garantissent une sécurité maximale.
François Werner, élu régional chargé de l'énergie, insiste sur la responsabilité des exploitants : "Il y a une forme de responsabilité de l'exploitant de comprendre qu'il est partie prenante du territoire." Car, selon lui, "l'extraction du sous-sol, dans l'inconscient de chacun, ça parle".
Les forages géothermiques en Alsace illustrent ainsi le difficile équilibre entre les impératifs énergétiques et les préoccupations locales, alors que les séismes répétés continuent d'alimenter le débat.



