Umberto Eco contre la rhétorique binaire : comprendre le fascisme au-delà des anathèmes
Umberto Eco : comprendre le fascisme au-delà des anathèmes

Le piège du discours binaire en politique

Lecteur, êtes-vous fasciste ou anti-fasciste ? Cette question, qui semble exiger un choix immédiat et sans nuance, illustre parfaitement la logique campiste qui envahit le débat public. Comme l'affirme Manuel Bompard, coordinateur national de La France Insoumise (LFI), sur une barricade, il n'y aurait que deux côtés. Cette vision simpliste présente un avantage certain : elle évite toute réflexion approfondie. L'anathème "fasciste" clôt immédiatement la conversation, car on ne discute pas avec un fasciste.

L'éclairage indispensable d'Umberto Eco

Pour ceux qui souhaitent comprendre plutôt que juger, qui refusent cette vision binaire et réductrice, la lecture de l'essai d'Umberto Eco, Reconnaître le fascisme (Grasset, 40 pages), s'impose. Le philosophe italien a vécu dans sa chair le fascisme mussolinien, et son ouvrage constitue bien plus qu'un essai théorique : c'est un témoignage personnel précieux d'un des plus grands penseurs du XXe siècle.

Ce texte, qui se lit d'une traite, est extrait d'un discours prononcé par Umberto Eco à l'université de Columbia, à New York, le 25 avril 1995, lors du cinquantième anniversaire de la libération de l'Europe. L'auteur y explore l'ubiquité du terme "fascisme", qui désignait à l'origine strictement le régime de Mussolini avant de devenir un anathème universel.

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Les quatorze caractéristiques de l'Ur-fascisme

"Le terme fascisme s'adapte à tout parce que même si l'on élimine un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste", explique l'universitaire. Il illustre cette idée avec des exemples frappants :

  • Enlevez-lui l'impérialisme et vous aurez Franco et Salazar
  • Enlevez le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique
  • Ajoutez au fascisme italien un anti-capitalisme radical et vous aurez Ezra Pound

Eco établit ensuite une liste de quatorze caractéristiques de ce qu'il nomme "l'Ur-fascisme", soit le fascisme "primitif et éternel". Parmi ces traits, on trouve :

  1. Le culte de la tradition
  2. Le refus du modernisme
  3. Le rejet de la culture et de tout esprit critique
  4. La peur de la différence
  5. L'obsession du complot
  6. Un certain goût pour la "novlangue"

L'auteur précise qu'un régime fasciste ne remplit pas forcément ces quatorze conditions, mais que la présence de plusieurs d'entre elles doit alerter.

Le fascisme sous des formes innocentes

"Ce serait tellement plus confortable si quelqu'un s'avançait sur la scène du monde pour dire : 'Je veux rouvrir Auschwitz, je veux que les chemises noires reviennent parader dans les rêtes italiennes !' Hélas, la vie n'est pas aussi simple", développe l'érudit. "L'Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les formes les plus innocentes."

Pour conclure sa démonstration, Umberto Eco partage une anecdote personnelle poignante. Au matin du 27 juillet 1943, alors qu'il avait 11 ans, sa mère l'envoie acheter le journal. "J'allai au kiosque le plus proche. Là, je vis que des journaux, il y en avait beaucoup, mais qu'ils avaient tous des noms différents. En outre, après un bref coup d'œil aux titres, je m'aperçus que chacun disait des choses différentes."

Une leçon pour le débat politique contemporain

Cette expérience de pluralité médiatique contraste fortement avec certaines pratiques politiques actuelles. Jean-Luc Mélenchon, qui trie désormais les journalistes invités à ses conférences de presse en ne conviant que ceux qui sont d'accord avec lui, serait bien inspiré de relire Umberto Eco. La démarche du philosophe italien rappelle l'importance cruciale de la diversité des points de vue et du débat contradictoire pour une démocratie en bonne santé.

Face aux simplifications abusives et aux anathèmes faciles, l'essai d'Umberto Eco offre un antidote précieux : une réflexion nuancée, historique et personnelle sur les mécanismes du fascisme et ses résurgences contemporaines. Il invite à dépasser les oppositions binaires pour développer une compréhension plus fine des phénomènes politiques, sans pour autant renoncer à la vigilance nécessaire face aux dérives autoritaires.

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