Sweet Tooth et Le Règne animal pour repenser l'écologie
Sweet Tooth et Le Règne animal pour repenser l'écologie

Dans le fossé entre les canicules à répétition et les terribles incendies, d'une part, et les vacances d'Emmanuel Macron sur un jet-ski en couverture de « Paris Match », d'autre part, notre été exprime malheureusement les incapacités politiciennes et médiatiques à se confronter au réel avec un sens du temps long. Heureusement, il y a le cinoche et les séries !

Une action publique insuffisante face aux bouleversements climatiques

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », a lancé le président Jacques Chirac au IVe Sommet de la Terre à Johannesbourg, en Afrique du Sud, le 2 septembre 2002. Depuis presque vingt-quatre ans, il n'y a certes pas eu inaction, mais l'action publique n'a pas été à la hauteur des bouleversements en jeu. Le nez dans le guidon politicien, les linéaments d'un changement civilisationnel face aux défis des dérèglements climatiques n'ont pas vraiment été dessinés ni à droite, ni même à gauche. On trouve davantage d'inspiration dans la série « Sweet Tooth » et dans le film « le Règne animal ».

« Sweet Tooth » ou un humanisme écologiste élargi

« Sweet Tooth » est une série américaine de science-fiction (Netflix, 3 saisons, 2021-2024), créée par Jim Mickle à partir d'une BD de Jeff Lemire. Dans un futur marqué par « le Grand Effondrement », les humains sont décimés par un mystérieux virus, « le Fléau », les nouveaux bébés étant des « hybrides », mi-humains et mi-animaux. Le héros se nomme Gus (Christian Convery), un enfant cerf.

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On a affaire à une dystopie originale, car bien qu'elle soit emplie d'action, de peur et de suspens, elle ménage des plages poétiques. En premier lieu, elle porte une critique sociale. Ceux qui se croyaient « maîtres et possesseurs de la nature », selon les mots de René Descartes en 1637 dans son « Discours de la méthode », sont percutés de plein fouet par des dérèglements de la nature qu'ils ont contribué à générer dans leur soif de profit. La critique radicale d'un capitalisme destructeur des humains et des autres êtres naturels circule dans la série.

« Sweet Tooth » nous pousse toutefois à aller un peu plus loin que le seul anticapitalisme, en intégrant la critique écologiste du productivisme qui a aussi affecté les gauches les plus radicales. Par exemple, chez un Karl Marx fasciné par la Révolution industrielle du XIXe siècle, quand il célèbre dans les « Grundrisse » (manuscrits de 1857-1858) le fait que « la nature devient un pur objet pour l'humanité » à travers « le plein développement de la domination humaine sur les forces de la nature ».

A partir et au-delà de cette double critique sociale et écologiste, « Sweet Tooth » débouche sur des interrogations philosophiques quant à l'évidence de la coupure moderne entre les humains et la nature. Les « hybrides » peuvent justement être interprétés comme une métaphore de cette déconstruction de l'imaginaire moderne, et pas seulement capitaliste. Sur ce plan, la série croise un autre Marx, le jeune Marx des « Manuscrits de 1844 », mais en positif cette fois, quand il écrit : « La nature, c'est-à-dire la nature qui n'est pas elle-même le corps humain, est le corps non organique de l'homme. […] Dire que la vie physique et intellectuelle de l'homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-même, car l'homme est une partie de la nature. »

Dans cette perspective, ne sommes-nous pas toutes et tous des « hybrides » ? Gus et son amie Wendy (Naledi Murray), petite fille cochon, ne nous rappellent-ils pas ce que nous sommes et que nous avons pourtant oublié que nous sommes : des êtres naturels, affectés par la canicule, les incendies, la chute de la biodiversité ou les pollutions diversifiées, parce que c'est quelque chose comme notre « corps » en un sens global comme l'indique Marx, qui apparaît en danger. Et les diversions inventées par la droite, l'extrême droite et les médias Bolloré quant à la prétendue « écologie punitive », en pointant paradoxalement le doigt sur ceux qui, parfois maladroitement, alertent depuis tant d'années, freinent notre prise de conscience.

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La réinsertion des humains dans la nature à laquelle nous invite « Sweet Tooth » appelle une rupture avec l'anthropocentrisme moderne, détruisant tout au nom d'humains mis au centre, mais pas avec l'humanisme des Lumières du XVIIIe siècle. Cela nous pousse plutôt à réinventer un humanisme écologiste élargi. Ne serait-ce que parce que, dans « Sweet Tooth », les « hybrides » portent davantage d'humanité que nombre d'humains croqués dans la série, qui sont en proie à des comportements que les humains nomment « bestiaux ».

« Le Règne animal » : des convergences entre lutte écologiste et lutte antiraciste

« Le Règne animal » est un film français de science-fiction de Thomas Cailley sorti en 2023 (encore disponible, notamment sur Arte boutique et Orange VOD). Les deux personnages principaux sont le père, François (Romain Duris, époustouflant) et Emile (Paul Kircher, émouvant). Dans un futur proche, une épidémie de mutations transforme les humains en animaux. La mère d'Emile l'a été et lui-même va l'être.

On retrouve, sous des modalités narratives et esthétiques différentes, des questions posées par « Sweet Tooth ». Par exemple, le film nous incite à une redécouverte de nous-mêmes comme êtres naturels. Cependant, il appuie davantage que la série sur ce point, parce que les hydrides ne le sont pas de naissance, mais le deviennent au cours du temps. D'où les moments d'angoisse mais aussi d'exploration puis de joie parcourus par Emile. Dans la confrontation inquiète avec les transformations de son corps, il va peu à peu découvrir des plaisirs inédits et une forme de sentiment de liberté jusque-là inconnu de lui.

Un autre angle amorcé par « Sweet Tooth » est développé par « le Règne animal » : la critique de la haine de la différence. Se croisent ainsi, dans une logique dite aujourd'hui « intersectionnelle », l'intolérance à ce qui apparaît « étranger » et la chasse aux humains-animaux. Dans une période où la xénophobie et le déni écologique prospèrent parallèlement dans les débats publics sous l'aiguillon d'une extrême droite aux portes du pouvoir, le film de Thomas Cailley esquisse une convergence des luttes antiraciste et écologiste prometteuse. Ce qui nourrit aussi la possibilité d'un humanisme écologiste élargi.

Stéphane Delpeyrat-Vincent : un élu local de gauche sur la piste du renouveau

Sommes-nous face à un abîme entre les scintillements de Lumières sérielles et cinématographiques, d'une part, et la grisaille politicienne, d'autre part ? Pas tout à fait. Aux marges des organisations politiques les plus installées, des choses commencent à bouger. Stéphane Delpeyrat-Vincent est, depuis 2020, maire de Saint-Médard-en-Jalles, une ville de 33 000 habitants située dans les Landes girondines. Il est membre du Parti socialiste. Le 14 juillet 2026, il publie sur son blog de Mediapart un texte intitulé « Nouvelle gauche pour nouveau monde ». La canicule avait touché la France dès le mois de mai, mais pas encore les mégafeux. L'élu local, impliqué dans l'action quotidienne de proximité, y prend de la hauteur : « Nous avons longtemps cru que la nature se trouvait autour de nous. Nous découvrons qu'elle est en nous, qu'elle nous porte, qu'elle détermine notre capacité même à habiter le monde. » C'est pourquoi la politique devrait s'inscrire dans une mutation civilisationnelle : « Le XXIᵉ siècle introduit une rupture inédite : les limites physiques de notre planète deviennent une donnée centrale de l'action politique. » La gauche y retrouverait « une ambition historique ».

Stéphane Delpeyrat-Vincent récidive le 10 août sur le site du « Nouvel Obs » dans une tribune titrée « Certaines expériences vous obligent à penser autrement ». Entre-temps, sa ville a été évacuée, lui se trouvant au jour le jour aux côtés des habitants et des pompiers. Encore pris dans le caractère sensible du fracas des événements, il insiste : « Nous assistons à la fin d'un modèle historique. » L'action de proximité ET une réflexion intégrant le long terme se croisent un moment dans des instants dramatiques. Chose rare aujourd'hui en politique en général et à gauche en particulier, car ça bavasse beaucoup sur l'action, beaucoup plus que ça n'agit, et ça réfléchit peu dans un horizon élargi.

On ne doit toutefois pas se laisser aller à célébrer sans nuance un homme qui, comme tout humain, a ses faiblesses et ses contradictions. Il faudrait plutôt le prendre, selon la méthode dessinée par le penseur critique John Holloway dans son livre « Crack Capitalism » (Libertalia, 2012), comme une « brèche » dans les ordres sociaux dominants. Et il y a des « brèches » possibles de toutes sortes : extra-institutionnelles (comme les ZAD) ou plus institutionnalisées (comme l'économie sociale et solidaire), à un niveau individuel, local, national ou mondial. Que mille brèches s'épanouissent !

Les réflexions de Stéphane Delpeyrat-Vincent révèlent aussi des impensés. « Chaque génération rencontre un défi qui redéfinit le sens de son engagement politique », écrit-il dans Mediapart. Pourquoi un seul « défi » ? Et il ajoute : « La question écologique devient la nouvelle question sociale. » Il faudrait aller plus loin dans la remise en question des évidences héritées du passé : ne plus penser la politique autour d'un axe principal (hier la justice sociale, aujourd'hui l'écologie), comme si de cette contradiction supposée principale découlait les autres questions jugées secondaires. Il faudrait penser, de manière plus radicalement pluraliste, plusieurs axes dotés de contradictions : la question sociale (car si on l'oublie, cela laissera le champ libre dans les milieux populaires à la rhétorique de « l'écologie punitive »), la question écologique bien sûr, la question des individualités dans des sociétés individualistes, la question du pluriculturel et des risques d'enfermement identitaire, etc. Pas une prétendue harmonie finale autour d'un nouvel axe unique pour un énième conte de Noël, mais l'utopie pragmatique d'un autre monde se coltinant les rugosités du réel ! Chiche ?