Au cœur de Paris, dans les sous-sols de l'Institut Pasteur, une équipe de chercheurs mène des travaux essentiels sur les moustiques, ces insectes vecteurs de maladies virales comme la dengue, le chikungunya ou le Zika. Cette unité, baptisée « Arbovirus et insectes vecteurs », est l'une des rares au monde à pouvoir étudier les moustiques en conditions de confinement maximal, de niveau 3 (P3).
Un laboratoire sous haute sécurité
Le laboratoire souterrain, inauguré en 2021, s'étend sur 500 mètres carrés. Il comprend des pièces climatisées où la température et l'humidité sont rigoureusement contrôlées pour reproduire l'habitat naturel des moustiques. Les chercheurs y élèvent des colonies d'Aedes aegypti et d'Aedes albopictus, les principales espèces vectrices de virus. Selon Anna-Bella Failloux, cheffe de l'unité, « ces conditions permettent d'observer le cycle de vie des moustiques et leur interaction avec les pathogènes en toute sécurité ».
L'accès au laboratoire est strictement réglementé. Les scientifiques doivent porter des combinaisons étanches et passer par des sas de décontamination. Chaque manipulation est effectuée sous des hottes à flux laminaire pour éviter tout risque de dissémination. « Nous travaillons avec des virus qui peuvent être mortels, comme celui de la fièvre jaune. La sécurité est notre priorité absolue », insiste Failloux.
Des recherches pour anticiper les épidémies
L'objectif principal de l'unité est de comprendre comment les virus se transmettent des moustiques à l'homme. Les chercheurs étudient notamment la capacité des moustiques à devenir infectés après avoir piqué un individu malade, puis à transmettre le virus à une nouvelle personne. « Nous cherchons à identifier les facteurs qui favorisent la transmission, comme la température ou la génétique des moustiques », explique Failloux.
En 2023, l'équipe a publié une étude dans la revue Nature Communications montrant que le réchauffement climatique pourrait augmenter de 30 % la capacité de transmission du virus de la dengue par les moustiques Aedes aegypti d'ici 2050. « Ces données sont cruciales pour les autorités sanitaires afin de préparer des stratégies de prévention adaptées », souligne la chercheuse.
Des applications concrètes
Les travaux de l'Institut Pasteur ne se limitent pas à la recherche fondamentale. L'unité collabore avec l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et plusieurs instituts de recherche internationaux pour développer des outils de lutte antivectorielle. Parmi les pistes explorées figurent l'utilisation de moustiques génétiquement modifiés pour réduire leur capacité à transmettre les virus, ou encore le déploiement de pièges innovants.
« Nous testons également de nouveaux insecticides et des répulsifs naturels », précise Failloux. En 2024, un essai mené en partenariat avec l'Institut de recherche pour le développement (IRD) a montré qu'un composé dérivé de la citronnelle pouvait réduire de 40 % le nombre de piqûres de moustiques en zone urbaine.
Un enjeu de santé publique mondial
Les maladies transmises par les moustiques représentent un fardeau sanitaire considérable. Selon l'OMS, la dengue touche chaque année entre 100 et 400 millions de personnes dans le monde, et le chikungunya a provoqué des épidémies majeures en Asie et en Amérique latine. En France métropolitaine, le moustique tigre (Aedes albopictus) est désormais implanté dans 67 départements, augmentant le risque d'épidémies autochtones.
« Les changements climatiques et la mondialisation des échanges favorisent l'expansion des moustiques vecteurs. Il est urgent de renforcer la recherche pour anticiper les crises sanitaires », conclut Anna-Bella Failloux. L'unité de l'Institut Pasteur prévoit d'ailleurs d'étendre ses capacités d'ici 2027, avec un nouveau laboratoire de niveau 4 (P4) dédié à l'étude des virus les plus dangereux.



