Pasolini, visionnaire de la mutation anthropologique
Face au retour du fascisme sous les traits de l'antifascisme, prêt à commettre de nouveaux crimes au nom de la liberté, la relecture de Pier Paolo Pasolini s'impose avec urgence. Ses Écrits corsaires (1975) et ses Lettres luthériennes (1976) offrent des clés essentielles pour décrypter notre époque. En Italie, ce visionnaire a interprété l'activisme gauchiste des années soixante-dix non comme une insurrection populaire authentique, mais comme une lutte intestine au sein de la bourgeoisie.
La querelle familiale de la bourgeoisie
Pour Pasolini, cette querelle de famille utilisait le langage de l'émancipation pour mieux intégrer les « machines désirantes » au marché global. Les chevelus rebelles de 1968 étaient des enfants des beaux quartiers dont la colère, loin de renverser l'ordre établi, n'a fait qu'abattre les dernières structures traditionnelles qui résistaient encore à l'homologation marchande.
« Vous avez des gueules de fils à papa. Je vous hais comme je hais vos papas. Bon sang ne saurait mentir. Vous avez le même œil méchant. » Ces mots cinglants de Pasolini révèlent sa conviction : ces révolutionnaires partageaient avec leurs pères le même regard méchant, la même peur, la même capacité à être des racailles, des maîtres et des complices.
Le nouveau fascisme de la consommation
Pour l'écrivain et cinéaste frioulan, mort dans des conditions obscures en 1975, l'ennemi principal était la société de consommation. Ce « nouveau fascisme » fondé sur une économie d'accumulation illimitée a réussi l'unification anthropologique de l'Italie par la destruction des particularismes, des dialectes, des coutumes et de la religion populaire, là où Mussolini avait échoué. Pasolini nommait ce processus la « mutation anthropologique ».
La guerre civile de classe dans la France contemporaine
Ce mécanisme redoutable présente trois caractéristiques qu'on retrouve dans nos antifas 2.0 : acculturation, standardisation, hédonisme satisfait. Ce point de jonction secret unit paradoxalement le Parti Socialiste, qui souhaite une société tranquille et régulée, et La France Insoumise, qui la veut jouisseuse et incendiaire.
Une fracture au sein de la bourgeoisie intellectuelle
Le concept central de « guerre civile de classe » chez Pasolini décrit l'effacement des frontières entre exploités et exploiteurs dans le monde moderne impitoyable qu'il a si bien filmé. Transposée à la France de 2026, cette grille de lecture révèle que la fracture entre LFI (la bourgeoisie progressiste de rupture) et le PS (la bourgeoisie progressiste d'intégration) ne relève pas d'une divergence de programmes, mais d'une véritable guerre civile de classe au sein de la sphère « éclairée ».
Le conflit LFI/PS n'est pas une opposition entre le peuple et la bourgeoisie, mais une scission interne de la classe intellectuelle française, une lutte pour le monopole de la vertu au sens robespierriste du terme. Une grande partie des cadres et théoriciens de LFI sortent des mêmes écoles et affichent le même habitus que ceux du PS ; ils ont appris la même novlangue issue des sciences sociales, en rupture avec les usages populaires.
L'instrumentalisation des outsiders
De même que Pasolini accusait les étudiants de 1968 d'utiliser le peuple comme un simple décor, nous pouvons suspecter l'instrumentalisation des outsiders par LFI comme un moyen de valider une posture de rupture qui demeure profondément intellectuelle et urbaine. Cette guerre civile de classe est, entre eux, une lutte pour savoir qui détient la science du progrès.
Hégémonie culturelle et stratégies divergentes
En observant le PS chercher la survie du système par le réformisme tandis que LFI tente de briser l'hégémonie culturelle du capitalisme démocratique par une stratégie de guerre de mouvement médiatique et émeutière, on peut associer les analyses d'Antonio Gramsci à celles de Pier Paolo Pasolini.
La rupture du bloc historique de la gauche
Celui qui conçoit la politique comme une lutte pour l'hégémonie culturelle peut interpréter le divorce entre LFI et le PS comme une rupture au sein du vieux bloc historique de la gauche française né dans les années 1970. Ce bloc a tour à tour permis à François Mitterrand et à François Hollande de s'installer à l'Élysée et à Lionel Jospin de faire un passage à Matignon.
Ce schisme consommé, le PS incarne la fonction des intellectuels organiques des couches urbaines dont le rôle est de maintenir le consensus au sein d'institutions fatiguées. De son côté, LFI tente de construire une hégémonie de substitution en agrégeant les classes subalternes (banlieues, travailleurs aliénés, immigrés), une partie de la bourgeoisie déclassée et des intellectuels précaires.
L'esthétique morbide de la révolte impuissante
À défaut de dénoncer le génocide culturel qui s'est produit dans les sociétés occidentales depuis un demi-siècle, la « rage » insoumise ne produira rien d'autre qu'une esthétique de la révolte morbide, meurtrière, impuissante à reconstruire une culture populaire que la télévision, les loisirs de masse et les réseaux sociaux ont dévastée.
« Cette haine que les jeunes portent en eux n'est pas une haine politique, c'est la haine du consommateur frustré qui ne possède pas assez d'objets », observait Pasolini dans ses Lettres luthériennes. En prônant la déconstruction totale, LFI n'est pas l'avant-garde du prolétariat, mais l'accélérateur d'une métamorphose spectaculaire-marchande dont la fonction historique est d'achever le travail du marché.
La transformation de l'individu en unité de désir
Cette métamorphose vise à transformer l'individu en une unité de désir pure, sans attaches, sans héritage, sans vie intérieure. Dans l'immédiat, le PS prétend gérer un système mort tandis que LFI veut transformer le fantôme du « Front rouge » en force de frappe électorale, sans songer un instant à restaurer ce qui faisait la dignité du monde ouvrier et paysan : la limite, le sacré, la pudeur, la transmission.
Le PS apparaît comme le clergé vieillissant et athée d'une religion qui s'éteint, la social-démocratie institutionnelle, tandis que LFI s'impose comme la secte exaltée d'une révolution permanente. Ni les uns ni les autres ne s'adressent en vérité aux pauvres et au peuple, à ceux qui n'ont rien. Ils parlent à la place de gens de peu qu'ils ont eux-mêmes contribué à déshériter de leur culture.
C'est ainsi, et pas autrement, que l'antifascisme est devenu une simple clause de style, un masque commode dissimulant les véritables enjeux de la guerre civile de classe qui déchire la bourgeoisie intellectuelle française. La lecture de Pasolini nous rappelle que les combats les plus bruyants ne sont pas toujours les plus authentiques, et que les révolutions apparentes peuvent parfois n'être que les accélérateurs d'une homologation marchande plus profonde.



