Marc Bloch, l'un des fondateurs de l'école des Annales, n'était pas seulement un médiéviste de renom. Il fut également un historien du rural, profondément attaché à défricher une histoire économique et sociale des campagnes. Cette facette de son œuvre, souvent méconnue, a pourtant profondément marqué l'historiographie française et internationale.
Un pionnier de l'histoire rurale
Dès les années 1920, Marc Bloch s'intéresse aux structures agraires et aux sociétés paysannes. Son ouvrage majeur, Les Caractères originaux de l'histoire rurale française (1931), est une tentative novatrice de saisir les transformations des campagnes sur la longue durée. Il y analyse les systèmes agraires, les techniques culturales, les rapports de propriété et les hiérarchies sociales, mêlant approche géographique, économique et sociale.
Bloch s'inscrit en rupture avec une histoire événementielle et politique dominante. Il prône une histoire-problème, attentive aux structures et aux conjonctures, aux rythmes lents des sociétés paysannes. Son travail ouvre la voie à une histoire rurale qui ne soit pas simplement descriptive, mais explicative, soucieuse de comprendre les mécanismes de l'évolution des campagnes.
Une approche novatrice des campagnes
L'historien s'intéresse aussi aux paysages agraires, aux openfields et aux bocages, aux communaux et aux enclosures. Il montre comment les structures agraires influencent les rapports sociaux et les mentalités. Il met en lumière le rôle des communautés villageoises, des seigneurs et des États dans la gestion des terres et des ressources.
Bloch n'hésite pas à recourir à des sources variées : cadastres, chartes, terriers, mais aussi toponymie, archéologie ou ethnographie. Il pratique le comparatisme, confrontant les cas français, anglais ou allemands. Cette démarche comparative lui permet de dégager des types de développement agraire et de mieux cerner les spécificités nationales.
Un engagement pour une histoire sociale et économique
Au-delà de l'étude des campagnes, Bloch milite pour une histoire qui prenne en compte les dimensions économiques et sociales. Avec Lucien Febvre, il fonde en 1929 la revue Les Annales d'histoire économique et sociale, qui devient un laboratoire d'idées pour une nouvelle manière d'écrire l'histoire. Ils y accueillent des travaux sur les prix, les salaires, les échanges, les crises ou les mentalités.
Bloch est convaincu que l'histoire doit servir au présent, éclairer les problèmes contemporains. Il s'engage dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et est fusillé en 1944. Son œuvre, inachevée, laisse un héritage immense. Des historiens comme Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie ou Pierre Toubert se réclameront de lui.
Un héritage durable
L'histoire rurale de Marc Bloch a ouvert des chantiers qui restent d'actualité : histoire des campagnes, histoire environnementale, histoire des pratiques agricoles, histoire des rapports de pouvoir et de domination. Sa méthode, fondée sur la rigueur critique et l'ouverture interdisciplinaire, continue d'inspirer les chercheurs.
Comme le souligne l'historien Étienne Anheim, « Marc Bloch a fait des campagnes un objet d'histoire à part entière, en les inscrivant dans une réflexion plus large sur les sociétés humaines ». Cette dimension rurale de son œuvre mérite d'être redécouverte, à l'heure où les questions de terres, d'agriculture et d'environnement sont devenues centrales.



