La droite antiwoke adopte les travers du wokisme de gauche, selon une analyse
Droite antiwoke : un miroir inversé du wokisme de gauche

La droite antiwoke adopte les travers du wokisme de gauche, selon une analyse

À force de s’affronter, les ennemis mortels finissent par se ressembler. Ce principe de symétrie, courant en géopolitique et en philosophie, s’applique aussi dans le champ des idéologies. Sous nos yeux, un véritable phénomène de miroir inversé se déploie : la droite antiwoke ressemble de plus en plus à la gauche woke, son adversaire déclaré.

Un phénomène documenté et analysé

En France, quelques intellectuels, dont les essayistes Laetitia Strauch-Bonart, Caroline Fourest ou encore Peggy Sastre, avaient déjà pointé la « wokisation » d’une partie de la droite, le plus souvent Maga dans le cas des États-Unis, ou zemmourienne dans celui de la France. Ce phénomène qui flottait dans l’air est aujourd’hui abondamment documenté dans un livre remarquable, La droite woke, que publie le 5 mars le politologue Thibault Muzergues aux éditions de l’Observatoire.

L’auteur dresse le constat que les pourfendeurs les plus radicaux du wokisme ont « fini par en adopter certains de ses aspects les moins ragoûtants ». Au menu : une même obsession de l’identité, une même victimisation permanente et une même intolérance. Cette convergence inquiétante soulève des questions profondes sur l’évolution des débats politiques contemporains.

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Généalogie et évolution du wokisme

Avant de servir le plat principal, Thibault Muzergues consacre une longue introduction à la généalogie du wokisme de gauche, qu’il fait remonter au christianisme, au marxisme, mais surtout au postmodernisme né dans les universités américaines, dans le sillage de la French Theory. Le terme « woke », qui signifie « éveillé » en anglais, s’installe dans les années 1960 au moment des grandes luttes afro-américaines contre le racisme et pour les droits civiques.

Il gagne en popularité dans les années 2010 sous l’impulsion du mouvement Black Lives Matter et explose après la mort de George Floyd en 2020. Résumé à grands traits, le wokisme de gauche cultive une haine féroce de l’Occident, enferme les individus dans leur identité, lit le monde selon une approche binaire dominants/victimes et englobe logiquement toutes les luttes contre les systèmes d’oppression – supposés ou réels.

Le mimétisme inversé de la droite

Et le wokisme de droite ? Thibault Muzergues observe que certains radicaux, identitaires et nationalistes copient leurs ennemis progressistes au point d’en devenir la photographie en négatif. Ce mimétisme inversé est flagrant sur le terrain de l’identité, où les méthodes de combat finissent par converger. Quand la sociologue américaine Robin DiAngelo, inventrice du concept de « fragilité blanche », affirme que l’ensemble du système politique américain est biaisé contre les « minorités », certains intellectuels de droite répondent par un contre-wokisme symétrique.

C’est le cas de l’Américain Stephen Wolfe, auteur de The Case for Christian Nationalism (2022), qui écrit : « Si vous êtes un homme blanc, hétérosexuel et cisgenre, alors le monde ne vous fera pas de cadeau. » Selon sa grille de lecture, le soi-disant bourreau blanc est devenu une victime qui s’ignore et qu’il faudrait à son tour éveiller. « Non seulement Wolfe renverse les binaires, mais il applique – à l’envers bien sûr – le concept d’intersectionnalité cher à la gauche woke de Kimberlé Crenshaw », analyse Thibault Muzergues.

Obsessions identitaires et victimisation

La droite, comme la gauche woke, verse parfois dans l’essentialisation en réduisant les individus à leur identité. Donald Trump, connu pour ses positions pro-Israël, déclarait durant sa campagne en 2024 : « Si vous êtes Juif et que vous votez pour Kamala ou pour les démocrates, vous devriez vous faire examiner. » Du wokisme de gauche à l’état pur, façon droite Maga. Ces deux camps ennemis cultivent la même obsession pour les compositions ethniques.

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On l’a vu très récemment, en France cette fois. D’un côté, une gauche woke présente dans les rangs mélenchonistes prône la créolisation, réclame des maires racisés pour « refléter le vrai peuple de France » et détourne le concept du « grand remplacement » – né à l’extrême droite – en une chance inespérée pour le pays. De l’autre, une droite identitaire, nourrie de Renaud Camus et Éric Zemmour, remue le spectre du « grand remplacement » du vieux peuple français blanc et chrétien par des populations majoritairement arabo-musulmanes.

Comme des sœurs ennemies, ces deux chapelles poursuivent en outre la même stratégie de victimisation. Parfois pour ne pas répondre de leurs actes. Par exemple, Donald Trump a fait passer les assaillants du Capitole à Washington pour les victimes d’une fraude électorale, avant d’en gracier plusieurs centaines dès son retour au pouvoir. Comme l’expliquent Greg Lukianoff et Jonathan Haidt dans The Coddling of the American Mind (2018) : le woke ne connaît qu’« un schéma, avec des cases à cocher : victime ou oppresseur. Chacun doit être placé dans une case ou dans une autre ».

Intolérance et cancel culture

Thibault Muzergues complète cette analyse en expliquant que les deux wokismes cherchent à obtenir un statut de victime « pour pouvoir s’arroger des droits, voire de contre-attaquer ». C’est donc logiquement que les deux camps « victimaires » pratiquent l’intolérance et la cancel culture – l’annulation en français. À gauche, par exemple, avec le déboulonnage de statues liées au colonialisme ou à l’esclavage, la réécriture d’œuvres jugées dérangeantes comme Dix petits nègres, ou les appels au boycott de personnalités telles que J. K. Rowling, accusée de transphobie.

Très récemment, pour ce qui est du camp conservateur, l’université Texas A & M a, sous l’influence d’un « conseil de surveillance » acquis aux partisans de Donald Trump, contraint un professeur à faire retirer de son cours la lecture du Banquet de Platon, probablement parce que ce livre contient un éloge de l’homosexualité. Ces exemples illustrent comment les deux extrêmes utilisent des tactiques similaires pour imposer leurs visions.

Débats et perspectives

Une droite woke existe bel et bien, preuve en est et fin du débat ? Pas si vite. Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot reconnaît certaines passerelles, comme la « logique de conflictualisation », le recours à des méthodes communes, « même si la droite est moins forte dans la pratique que la gauche », mais préfère parler d’« antiwokisme extrémiste » plutôt que de calquer la définition du wokisme de gauche sur ses antagonistes de droite.

Pierre Valentin, qui a publié en 2023 Comprendre la révolution woke, reconnaît que « les différentes catégories identitaires se rigidifient » – à gauche comme à droite – comme « un retour de bâton du post-modernisme » qui a floué les frontières et déconstruit les identités. Mais selon lui, ce qui distingue idéologiquement le wokisme de l’antiwokisme est plus fort que ce qui les rassemble. « Le clivage gauche/droite se joue sur la culpabilité et la fierté au niveau national », estime l’essayiste. Divergence de fond ou énième miroir inversé ? Le débat reste ouvert, mais le livre de Thibault Muzergues offre des clés essentielles pour comprendre ces dynamiques complexes.