L'effondrement des sociétés complexes selon Joseph Tainter
L'historien Joseph Tainter, dans son ouvrage majeur The Collapse of Complex Societies, examine avec une profondeur remarquable les mécanismes qui conduisent à la dislocation des civilisations sophistiquées. Il démontre qu'à un certain stade de développement, les bénéfices apportés par une complexité croissante ne parviennent plus à compenser les coûts exorbitants qu'elle engendre. Le système devient alors vorace en ressources et perd sa capacité d'adaptation face aux nouveaux défis qui le menacent directement.
La tentation pour chaque composante de la société de rompre avec l'ensemble pour retrouver une forme de souveraineté locale ou sectorielle devient alors de plus en plus forte, jusqu'à précipiter la dislocation définitive de l'édifice commun. Cette analyse trouve aujourd'hui un écho troublant dans notre époque contemporaine, où nombreux sont les observateurs qui estiment que nous sommes entrés dans un tel moment crépusculaire pour notre civilisation occidentale.
Le prestige assombri de la démocratie libérale
Le prestige traditionnel de la démocratie se trouve effectivement assombri par le spectre persistant de l'impuissance politique. La dernière étude du Centre de recherches politiques de Sciences Po, le Cevipof, apporte des chiffres édifiants : on trouve désormais près d'un Français sur deux pour reconnaître sans ambages qu'"en démocratie rien n'avance. Il vaudrait mieux moins de démocratie mais plus d'efficacité".
Cette idée radicale a effectué un bond spectaculaire de 10 points en à peine trois années, témoignant d'une érosion accélérée de la confiance dans les institutions. Elle est partagée de manière particulièrement marquée par 63% des électeurs de Marine Le Pen, illustrant une défiance qui transcende les clivages politiques traditionnels.
La vertu fondamentale oubliée de la démocratie
Le principe fondamental de la démocratie libérale ne se résume pas à la simple expression du vote. Il consiste surtout à organiser méthodiquement l'existence de contre-pouvoirs multiples et variés. Ces garde-fous institutionnels nous protègent collectivement de la tyrannie toujours possible de ceux qui nous dirigent, mais ils introduisent aussi, il est vrai, une complexité administrative et, potentiellement, une certaine lenteur dans la gestion des affaires publiques.
Or, comme l'a brillamment démontré le psychologue social Neal Roese, notre cerveau humain est ainsi configuré que nous demeurons presque aveugles aux coûts évités par ces mécanismes, alors que nous percevons avec une acuité remarquable les bénéfices immédiats qu'ils pourraient empêcher. Pour cette raison cognitive profonde, nous oublions assez rapidement la vertu cardinale de la démocratie : nous préserver durablement de l'arbitraire et de la tyrannie.
L'anthropologue cognitif Pascal Boyer, dans son nouvel ouvrage L'impossible démocratie, va jusqu'à s'interroger : notre architecture cérébrale même est-elle véritablement adaptée à ce système politique si particulier ?
L'exhibition des bénéfices empêchés et la montée des "Lumières sombres"
C'est précisément par l'exhibition systématique des bénéfices empêchés que les critiques les plus virulentes de la démocratie se font entendre aujourd'hui. Cette rhétorique trouve notamment son expression sous la plume des tenants de ce que l'on nomme désormais les "Lumières sombres", un courant intellectuel qui prône un autoritarisme éclairé.
Curtis Yarvin, l'un de ses représentants les plus médiatiques, défend ouvertement l'idée d'une révocation massive de tous les fonctionnaires qui incarnent à ses yeux la lourdeur impuissante de l'État moderne. Il souhaite carrément confier les clés du pouvoir exécutif au "meilleur PDG du monde", substituant ainsi le modèle de l'entreprise privée à celui de l'administration publique.
Le retour fracassant du thème de la décadence
Ces idées radicales prennent corps concrètement dans l'action politique tronçonneuse d'un Javier Milei en Argentine. Elles s'incarnent aussi dans la scène inaugurale spectaculaire de la prise de pouvoir de Donald Trump, en janvier 2025, où le président américain signa d'un seul geste 26 décrets exécutifs, douze mémorandums présidentiels et quatre proclamations solennelles sur des sujets aussi sensibles que l'immigration, la justice ou le climat.
Ce record délibéré voulait exhiber avec force la puissance de la décision autoritaire face à l'impuissance endémique perçue des démocraties occidentales. Tout cet attirail rhétorique habille de hardes trompeuses l'idée simpliste que la volonté politique et l'efficacité administrative s'émoussent inéluctablement à force de complexité institutionnelle : la civilisation elle-même, dans ce qu'elle produit de plus subtil et de plus raffiné, se trouve alors bientôt considérée comme dégénérée et décadente.
Dans ce retour en force du thème de la décadence, ces acteurs publics ne paraissent jamais envisager sérieusement l'idée que nous pourrions avoir collectivement une représentation immature et des attentes excessives concernant les capacités réelles de la démocratie. Faire d'un système politique, aussi perfectionné soit-il, une valeur sacrée et intouchable constitue probablement le plus sûr chemin vers la déception collective massive.
L'imperfection nécessaire et l'intelligence collective
Dans ce domaine crucial, une forme de sécularisation politique serait peut-être aussi nécessaire que salutaire. La démocratie libérale est bien imparfaite, elle ne pourra vraisemblablement s'améliorer que de manière marginale et progressive, mais elle demeure malgré tout notre meilleur atout institutionnel pour faire émerger une véritable intelligence collective et tenir à distance durablement les risques de tyrannie.
Souvenons-nous avec lucidité de la terreur palpable qui nous a saisis collectivement lors de la pandémie mondiale de Covid-19. C'était hier seulement, et nous scrutions alors avec une angoisse grandissante les performances apparentes d'une Chine autoritaire qui semblait capable de construire des hôpitaux entiers en quelques jours seulement : comment allions-nous nous en sortir face à une telle démonstration de puissance ?
Comme le dit avec sagesse le vieux proverbe populaire : "c'est à la fin de la foire qu'on compte les bouses". Il se trouve que l'Occident démocratique s'en est finalement tiré, et bien mieux même qu'une Chine qui continuait à confiner strictement ses citoyens trois longues années après le début officiel de la pandémie ! Notre insatisfaction chronique est bien plus endémique et profonde que l'impuissance réelle ou supposée des démocraties libérales. Espérons collectivement que nous ne nous en souviendrons pas avec amertume, mais surtout pas trop tard.
Gérald Bronner est sociologue et professeur émérite à la Sorbonne Université.



