Décroissance et socialisme : la même logique dictatoriale selon Mises
Une célèbre citation de l'économiste autrichien Ludwig von Mises affirme avec une clarté implacable que « chaque socialiste est un dictateur camouflé ». Cette formule, loin d'être une simple invective polémique, constitue le constat rigoureux des implications logiques fondamentales du socialisme. Dès l'instant où le mécanisme du marché est rejeté comme mode de coordination économique, il devient nécessaire de lui substituer une volonté unique et centralisée. Cette autorité se chargerait alors d'ordonner la production, de hiérarchiser les besoins et de répartir les ressources selon un plan prédéfini.
Le mécanisme coercitif de la planification
Or, une telle volonté ne peut être que profondément contraignante. En l'absence de prix librement formés par l'offre et la demande, d'échanges volontaires entre individus et de propriété privée des moyens de production, un mécanisme coercitif devient indispensable pour diriger l'ensemble de l'activité économique. La planification socialiste implique donc, dans son essence même, l'obéissance à une autorité qui décide à la place des individus ce qu'ils doivent produire, consommer et comment organiser leur vie économique.
Nous ne vivons plus à l'époque du socialisme triomphant des régimes du XXe siècle. Cependant, de nos jours, les discours contemporains en faveur de la décroissance économique prétendent précisément décider de ce qui doit, en matière de production et de consommation, être réduit, supprimé ou carrément interdit. Une question fondamentale se pose alors avec une acuité renouvelée : la décroissance échappe-t-elle à la logique dictatoriale que Mises identifiait à l'œuvre dans toute économie planifiée ?
Timothée Parrique et le projet décroissant
La figure de l'économiste contemporain Timothée Parrique est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Non pas parce qu'il revendiquerait ouvertement un pouvoir autoritaire – il se réclame explicitement des principes démocratiques –, mais parce que son projet suppose nécessairement une décision collective centralisée concernant ce que doivent être les besoins légitimes, les activités économiquement acceptables et les usages à proscrire absolument.
Comme l'avait démontré Ludwig von Mises avec une rigueur analytique remarquable, dès lors que ces choix économiques fondamentaux ne résultent plus du libre désir et des préférences individuelles, mais d'une instance centrale qui tranche, arbitre et impose ses décisions, la dictature économique finit inévitablement par s'imposer. C'est précisément ce point aveugle des discours sur la décroissance qu'un examen attentif des propositions de Timothée Parrique permet de mettre en pleine lumière.
La planification démocratique : un leurre ?
Rappelons que, selon Timothée Parrique, l'objectif central de la décroissance est « une réduction de la production et de la consommation pour alléger l'empreinte écologique planifiée démocratiquement dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être », comme il l'écrit dans son ouvrage Ralentir ou périr (Seuil, 2022). La référence répétée à la planification démocratique pourrait laisser croire qu'il n'existe rien de dictatorial dans cette politique ambitieuse.
Pourtant, le simple fait d'ériger en objectif politique suprême la réduction simultanée et globale de la production et de la consommation implique nécessairement d'imposer un cadre extrêmement contraignant à l'ensemble des citoyens. On ne réduit pas globalement ce qui est produit et consommé sans interdire certaines activités économiques, sans restreindre drastiquement certains usages, sans proscrire des orientations productives entières.
La contrainte comme principe organisateur
Or, ni la production ni la consommation ne sont des notions abstraites ou désincarnées : elles procèdent d'innombrables décisions individuelles quotidiennes, qui répondent à des désirs, des besoins et des préférences personnelles. Ces décisions ne peuvent être réorientées dans une même direction collective que par l'exercice d'une contrainte significative. Parler de planification démocratique cache mal l'ensemble des mesures coercitives qu'une telle politique impliquerait dans la pratique.
Une objection classique à cette critique consiste à faire remarquer que notre société contemporaine comporte déjà de nombreuses interdictions légales – frapper autrui, polluer sans limites, voler des biens, etc. –, sans que l'on puisse pour autant la qualifier de dictatoriale. Mais cette comparaison est profondément trompeuse et intellectuellement malhonnête.
Régulation des dommages versus tutelle des préférences
Ces interdictions sociales visent à empêcher des atteintes précises à des droits clairement identifiés – l'intégrité physique, la santé publique, la propriété privée, etc. –, tout en laissant aux individus une large liberté quant aux fins économiques et personnelles qu'ils poursuivent. La décroissance, au contraire, ne prohibe pas simplement des nuisances spécifiques ; elle entend orienter globalement l'ensemble de l'économie en définissant autoritairement ce qui est excessif, superflu ou socialement indésirable.
Elle conduit dès lors à brider systématiquement des échanges mutuellement bénéfiques pour leurs protagonistes : quand bien même un individu disposerait des moyens financiers nécessaires pour une transaction et qu'un vendeur serait parfaitement heureux de la conclure, le nombre de biens ou de services accessibles au premier se trouverait limité par décret politique. C'est ce passage crucial d'une régulation des dommages à une mise sous tutelle des préférences individuelles qui fait basculer la décroissance dans une logique fondamentalement différente : non plus celle de la protection des libertés économiques, mais celle de leur subordination complète à un projet collectif imposé.
Supprimer le profit : une utopie liberticide
Ce travers autoritaire apparaît avec une clarté particulière dans la proposition spécifique de Timothée Parrique que toutes les entreprises ne soient plus à but lucratif. Abstraitement, sur le papier, l'idée peut sembler séduisante et moralement élevée : elle évoque une économie enfin affranchie de la logique jugée néfaste du profit individuel, intégralement tournée vers l'intérêt général et écologique.
Mais, concrètement, dans la réalité économique, une telle politique ne pourrait se mettre en place qu'au moyen de mesures profondément liberticides. Chaque fois qu'une activité économique commencerait à dégager un profit, il faudrait en effet l'interrompre immédiatement, la réglementer sévèrement ou la corriger administrativement jusqu'à ce que sa rentabilité soit ramenée à zéro.
La surveillance économique généralisée
Une telle politique impliquerait nécessairement une surveillance étroite et permanente de l'ensemble des infrastructures industrielles, de toutes les activités commerciales et de la totalité des flux financiers. Sans même parler de la nécessité de mettre en place un système complet de sanctions pour les contrevenants dont le seul tort aurait été d'avoir gagné de l'argent en donnant satisfaction à des consommateurs volontaires. La liberté fondamentale d'entreprendre et de commercer disparaîtrait complètement dans un tel système.
Inutile d'ajouter qu'une politique aussi radicale n'inciterait absolument pas les ingénieurs à développer des produits innovants qui suscitent la demande, les commerçants à mettre en place des stratégies attractives pour les clients ou les entrepreneurs à améliorer l'efficacité et la productivité de leurs entreprises. L'incitation économique serait purement et simplement anéantie.
De la sobriété à la pénurie organisée
Outre sa dérive dictatoriale intrinsèque, une telle politique conduirait aussi inévitablement à un appauvrissement généralisé de la société. En décourageant structurellement l'investissement productif, en neutralisant systématiquement l'innovation technologique et en bridant constamment les échanges mutuellement bénéfiques, la décroissance planifiée empêcherait toute création durable de richesses et de valeur économique. En prétendant organiser scientifiquement la sobriété écologique, elle installerait en réalité la pénurie économique comme norme sociale.
On retrouve ici, presque point par point, les travers économiques fondamentaux du socialisme dénoncés avec perspicacité par Ludwig von Mises : lorsque la coordination par le marché libre est remplacée par l'injonction administrative centralisée, la contrainte devient le principe organisateur unique de l'économie et la misère matérielle son horizon inévitable. De la même manière que, hier, l'utopie socialiste se parait du label démocratique, aujourd'hui, la décroissance qui se pare du même étiquette démocratique ne le serait donc pas davantage dans sa mise en œuvre concrète et ses implications réelles.



