Les « oufs » de soulagement s’entendent presque à travers les fenêtres ouvertes aux premières gouttes de pluie annonciatrices de la fin de la canicule. La troisième vague de fortes chaleurs en moins de deux mois s’éloigne enfin et, avec elle, le calvaire vécu par des millions de Français. Mais la fin de l’épisode n’effacera pas les dommages causés par ces canicules successives, vécues comme de vrais traumatismes par certaines personnes.
Un terme loin d’être exagéré pour Emmanuelle Delrieu, écopsychologue spécialiste des questions de santé mentale et climat. « C’est une évidence clinique, explique-t-elle. Les températures que l’on vit sont des températures que notre système nerveux et notre corps ne peuvent pas appréhender, donc le corps se met automatiquement en système de danger parce que ce qu’il vit n’est pas envisageable. Et à partir du moment où le corps et la psyché l’enregistrent comme un danger, il y a traumatisme. »
Des signes très divers
Les symptômes de ces traumatismes sont divers et « dépendent de la manière dont les personnes vont poser leurs mécanismes de défense », pose la psychologue. Parmi ces manifestations, on peut trouver « de l’anxiété », mais aussi « des comportements d’extinction comme des dépressions » ou « des comportements violents ». Mais la particularité de « la forme de traumatisme qu’on est en train de vivre avec ces canicules est un peu différente d’autres traumas, puisqu’il nous prend directement au corps et on n’a pas moyen d’y échapper, sauf si on est privilégié », estime Emmanuelle Delrieu.
Un choc vécu de plein fouet par Adeline, dont « le corps a énormément souffert de la chaleur » avec « beaucoup de fatigue accumulée ». Elle raconte avoir eu, à partir de la canicule de juin, « des moments de panique la nuit, car impossible de respirer ». La quadragénaire a même « commencé à faire des crises d’angoisse et des crises de larmes » à l’annonce de la troisième vague de chaleur. « J’espère que ce sera la dernière de l’été, car je ne sais pas comment j’arriverai à gérer une quatrième canicule », appréhende-t-elle.
« Je suis devenue la "folle du thermomètre" »
Même sentiment chez Alexandra, sortie de l’épisode de fin juin « totalement épuisée et déprimée par la perspective qu’il fallait remettre ça une semaine plus tard ». « Confinée » chez elle avec son fils de 3 ans dont la crèche était fermée, cette maman de 44 ans a vécu avec une peur permanente pour lui, qui « avait de la fièvre, refusait de boire et mangeait juste un peu ». Jusqu’à devenir rapidement « la folle du thermomètre » qui « checke 20 fois par jour la température intérieure et extérieure » et « jongle entre une clim mobile et trois ventilateurs afin de maintenir une température à 27 °C dans les chambres ».
Une « sensation d’être vulnérable, sans échappatoire pour se reposer », vécue comme un « calvaire » pour Nicolas, 43 ans. Chez Fatma, qui a accouché « lors d’une journée les plus chaudes jamais enregistrées », ces canicules ont engendré des crises d’angoisse « dès qu’il fait chaud » et une « phobie de la chaleur » qui l’a poussée à « songer à demander des anxiolytiques ». Quant à Gaelle, l’approche de l’été la « panique » depuis quelques années, à tel point qu’elle « commence à regarder les prévisions saisonnières à trois mois » dès mars. « Pour moi, l’été n’est plus une saison de repos : c’est devenu une forme de confinement thermique. »
Des effets à long terme
Emmanuelle Delrieu avertit que les effets des canicules vont être perçus « dans l’année qui arrive ». D’abord, pour les personnes particulièrement exposées à la chaleur, qui vivent dans des logements vétustes, sans climatisation ou au travail pénible, dont on va voir les traumatismes « dans le corps avec beaucoup d’épuisement et de fatigabilité mentale ».
Sans compter les maladies mentales, qui « flambent pendant les périodes de canicule avec des symptômes qui explosent ». Santé publique France a d’ailleurs recensé en juin, chez les adultes, une hausse « des recours pour gestes ou idées suicidaires, troubles anxieux et angoisse » par rapport au mois de mai. Dans son cabinet, Emmanuelle Delrieu a reçu des personnes venues pour évoquer spécifiquement la canicule, tandis que tous ses patients lui en ont parlé.
A cela s’ajoutent des effets à rebours chez des personnes qui ont l’impression d’être très résilientes ou qui ont minimisé, voire nié, les impacts. « On peut avoir des personnes qui se disent que tout va bien dont le corps va réagir et se mettre en mode danger, lors d’une énième canicule dans quinze jours, un mois ou l’année prochaine, et qui vont complètement s’effondrer et craquer », alerte la spécialiste de santé mentale et climat.
L’enjeu de l’après canicule
Pour elle, le vrai enjeu réside moins dans la détection du traumatisme que dans l’après. « La problématique, c’est comment on va pouvoir accompagner ces personnes à ne pas rester figées, sidérées, impuissantes ou dans ce qu’on appelle des traumas complexes », projette l’écopsychologue. Pour cela, la réponse est évidemment individuelle, notamment autour de l’accès aux soins, mais aussi collective. « Les moyens d’action ne sont pas uniquement ceux que nous avons sur nous, notre santé ou notre logement, […] car si on en est là aujourd’hui, ce n’est pas qu’à cause d’une inaction citoyenne, c’est surtout une problématique politique, industrielle et de lobbyisme », poursuit la professionnelle de santé.
Ce traumatisme étant « collectif » et voué à se reproduire en raison du dérèglement climatique, « si on n’aide pas les gens à reprendre leur pouvoir sur le plan de la citoyenneté, sur comment on repense nos territoires, l’urbanisme et les questions de solidarité ensemble, on va droit dans le mur ». Car l’éco-anxiété est désormais plus qu’un mot : « Tout le monde est en train de la vivre dans son corps. »



