Dans un entretien accordé à Libération, l’historien des sciences et des techniques Christophe Bonneuil affirme que «l’écologisation de nos sociétés industrielles est une bataille permanente». Selon lui, cette transformation ne peut être ni linéaire ni acquise une fois pour toutes, car elle se heurte à la puissance des infrastructures existantes et aux logiques du capitalisme.
Une bataille contre les verrous du système
Bonneuil explique que le concept d’écologisation ne désigne pas une simple transition technique, mais un processus conflictuel. «Nous avons affaire à un système qui a verrouillé des trajectoires technologiques et sociales autour des énergies fossiles et de la production de masse», détaille-t-il. L’historien souligne que les infrastructures, les modes de vie et les rapports de production sont «profondément encastrés» dans un modèle carboné, rendant toute bifurcation écologique difficile.
Pour lui, la notion de «transition écologique» est souvent utilisée de manière trompeuse, comme si elle allait de soi. «En réalité, chaque avancée écologique se fait contre des intérêts établis, contre des habitudes, contre des infrastructures», insiste-t-il. Il cite en exemple les énergies renouvelables, qui doivent «arracher des parts de marché» à un système pétrochimique et nucléaire dominant.
Le rôle de l’État et des mobilisations
Christophe Bonneuil estime que l’État joue un rôle ambivalent dans cette bataille. D’un côté, il peut «accompagner des bifurcations» via des régulations et des investissements publics. De l’autre, il est souvent «prisonnier des dépendances de sentier» héritées du XXe siècle, comme le tout-voiture ou l’agriculture intensive. L’historien appelle à une «écologie politique» qui dépasse les simples gestes individuels.
«Les mobilisations citoyennes sont essentielles pour maintenir la pression», affirme-t-il. Il rappelle que les grandes avancées environnementales, comme l’interdiction des CFC ou la protection de certaines espèces, ont été obtenues «par des luttes collectives, pas par le marché». Il cite également les mouvements pour la justice climatique, qui «remettent en cause les inégalités écologiques».
Un avenir incertain mais ouvert
Interrogé sur les perspectives, Bonneuil refuse tout catastrophisme. «L’histoire montre que des bifurcations sont possibles, même si elles sont rares et difficiles», dit-il. Il évoque la sortie du plomb dans l’essence ou la réduction des gaz à effet de serre dans certains secteurs comme des exemples de «victoires arrachées». Mais il prévient : «Rien n’est joué. Chaque génération doit reconquérir les acquis écologiques face à la résilience du système.»
L’historien conclut que la bataille pour l’écologisation ne se limite pas à la technique. «C’est une lutte politique, culturelle et économique, qui nécessite de repenser nos rapports au travail, à la consommation et à la nature», résume-t-il. Pour lui, le principal obstacle reste «l’idéologie de la croissance infinie» dans un monde fini.



