Eaux usées traitées : la France en retard, la Catalogne en exemple
Eaux usées traitées : la France en retard face à la sécheresse

La réutilisation des eaux usées traitées (REUT) est une des pistes contre la sécheresse. En Catalogne, elle a sauvé les habitants au pire de la crise de 2024. En Occitanie, des projets se développent, comme le plus important de France à Argelès (Pyrénées-Orientales), sauf pour la consommation domestique.

"La réutilisation nous a permis de faire face à notre pire sécheresse des 200 dernières années et d’avoir de l’eau au robinet. En 2024, la ville a utilisé jusqu’à 25 % des eaux issues de notre installation", s’exclame tout sourire Claudia Carbonnel, la directrice de la station d’épuration de Baix Llobregat, à Barcelone. Des échantillons d’eau en main, du plus foncé au plus clair, elle explique tout le processus de transformation jusqu’à arriver à ce chiffre éclairant : chaque jour, 15 000 m3 peuvent être ainsi "régénérés". C’est-à-dire, grâce à une unité spécialisée, l’une des plus grandes au monde, que l’eau va subir un traitement encore plus poussé pour assurer des usages précis : irrigation des parcs, jardins et espaces urbains, nettoyage des rues, irrigation agricole, injection dans les nappes aquifères pour prévenir l’intrusion saline et, bien sûr, eau quasi potable pour des usages domestiques (nécessitant une ultime étape).

C’est dire l’avance prise par l’Espagne, ou encore l’Italie, sur cette question de la REUT et éviter la déperdition d’une eau qui va partir en mer. Monique Barbut, ministre de la transition écologique, s’en était émue auprès de Midi Libre début juin, à Nîmes, regrettant, face aux sécheresses récurrentes, que la "réutilisation des eaux usées traitées ne soit pas plus développée pour l’agriculture."

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Le changement climatique va aller deux fois plus vite en Méditerranée

Olivier Sarlat, directeur de la région Sud chez Véolia, le déplore également : "en France, on réutilise moins de 1 % de l’eau. Si on arrivait à pousser ne serait-ce qu’à 10 %, on économiserait 500 millions de m3 d’eau sur la ressource", indique-t-il. "Sachant aussi que le changement climatique va aller deux fois plus vite sur le pourtour méditerranéen et qu’en ex Languedoc-Roussillon nous allons avoir d’ici 5 à 10 ans, une diminution du rechargement des nappes souterraines et des débits de l’ordre de 20, 30 ou même 40 % à certains endroits."

Pour autant, l’État s’en est saisi voilà deux ans : "la réglementation a mis du temps à évoluer, mais il y a eu une prise de conscience de l’État et des collectivités." Et les projets fleurissent. Le plus important de tout l’hexagone, lancé en juillet 2025 et dont l’inauguration est prévue ce 20 juin, est à découvrir du côté d’Argelès-sur-Mer, dans les Pyrénées-Orientales, département touché par la sécheresse. Il prévoit de réutiliser 1,3 million de m3 pour 700 hectares de terres agricoles, notamment les arbres fruitiers, et ainsi préserver les nappes et les ressources en eau potable.

Dans l’Hérault mais aussi l’Aude, les communes de Gruissan et Roquefort-des-Corbières se sont concentrées sur la micro-irrigation des vignes à partir de station d’épuration. "Le test a été concluant, on a fait des analyses sur le sol, les raisins, alors que 30 à 40 % du raisin séchaient sur pied du fait de l’élévation des températures, aujourd’hui du côté de Gruissan-Narbonne, 80 hectares sont irrigués, demain ce sera 200 hectares", illustre Olivier Sarlat. À Tarbes, le schéma se reproduit avec l’aspersion d’hectares de maïs.

La Métropole de Montpellier aussi vient de lancer le projet Life Rewa (RecycledWater for LIFE) avec un camion-container mobile d’eau recyclée à partir des eaux usées, récupérée en sortie des stations d’épuration et filtrée et traitée, afin de les rendre compatibles à des usages ciblés : nettoyage de la voirie, alimentation des citernes des véhicules de pompiers ou arrosage des espaces verts. Avec l’objectif de traiter et recycler 110 000 m3 d’eau par an.

Certains campings du littoral sont aussi irrigués, ou des golfs, celui de La Grande-Motte ou encore d’Agde, ce dernier "évitant chaque année le prélèvement de 250 000 m³ d’eau potable", indique Suez qui traite avec l’agglo avec d’autres usages à venir, lavage de voirie ou besoin des pompiers.

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La France est-elle prête à boire de l’eau usée recyclée ?

"La grande différence c’est qu’en Espagne si vous voulez ouvrir un golf, l’État vous dit d’utiliser de l’eau de REUT pour arroser, pas de l’eau de la ressource, en France c’est l’inverse", illustre Olivier Sarlat de Veolia. Il pousse comme beaucoup pour aller plus loin, jusqu’à ce qui se fait dans plusieurs pays : aller jusqu’à la potabilité de cette eau recyclée. Mais la France est-elle prête à boire de l’eau usée recyclée même avec toutes les garanties sanitaires ? "Chez nous, il n’y a pas eu de problème d’acceptabilité quand le risque s’est précisé de ne plus avoir d’eau au robinet pendant la crise de sécheresse", rappelle Josep-Luis Armentier, directeur de l’agence de l’eau de Catalogne.

Eau usée recyclée en eau potable : "il y a des verrous d’acceptabilité"

Julie Mendret est chercheuse à l’Université de Montpellier, spécialiste de la REUT. Peut-on boire en France de l’eau usée retraitée ? Actuellement, on ne peut pas, ce n’est que de l’expérimentation avec le projet Jourdain en Vendée. Ce qui est autorisé, suite à un décret de 2023 et des arrêtés pris jusqu’en 2025 : l’irrigation agricole, arrosage des espaces verts, usages urbains comme le nettoyage des voiries etc. Pour la potabilisation, il y a des verrous d’acceptabilité, tant que l’on n’est pas acculé par le manque d’eau comme en Namibie… En plus, nous avons encore suffisamment d’eau et ne l’oublions pas, cela consomme plus d’énergie que de rendre une eau potable à partir d’une eau souterraine.

La France est-elle en retard ? "Nous sommes en retard pour les usages urbains et agricoles, par rapport à l’Espagne qui est à 15 % de REUT, l’Italie 9 % et nous 1 %. Nous rattrapons un peu ce retard, mais il faut rappeler que c’est une pratique incontournable, les stations d’épuration qui rejettent dans la mer, c’est une perte d’eau. Pour la potabilité, c’est l’avenir pour les territoires qui ont peu de ressources en eau potable, une pression démographique multipliée l’été, une zone littorale où l’on perd l’eau qui part en mer…"