Une chaleur record en perspective
Toulouse, le 13 juin 2050. Le soleil vient de se coucher, mais la fraîcheur ne vient pas. L'air reste chaud, immobile et pesant. Sur les places, les terrasses sont désertes. Même les bords de la Garonne, pourtant réaménagés, n'attirent personne. Dans les appartements, on hésite : ouvrir pour faire circuler un peu l'air ou garder les volets clos pour contenir la chaleur. La nuit s'annonce étouffante.
Ce scénario n'a rien d'une science-fiction. À Toulouse, les projections annoncent des pics à 44 °C dès 2030 et jusqu'à 45 °C à l'horizon 2050. Des niveaux qui n'auront plus rien d'exceptionnel. Les vagues de chaleur ne se contenteront plus de ponctuer l'été : elles commenceront dès juin, dureront plus longtemps et frapperont plus fort. Pour autant, vivre dans la Ville rose restera possible. Mais ce ne sera plus une sinécure, plutôt une épreuve d'endurance.
L'été 2023 en a donné un aperçu. À Blagnac, le thermomètre a atteint 42,4 °C, un record. Le directeur adjoint scientifique de Météo-France, Jean-Michel Soubeyroux, s'en souvient : « C'était comme un confinement. À 21 heures, il faisait encore 36 °C : impossible de dîner dehors. » Un avant-goût d'un confinement climatique appelé à se répéter.
Une ville qui ne refroidit plus
Car à Toulouse, le climat se heurte à l'architecture. La brique, qui fait le charme de la ville, est aussi sa principale ennemie climatique. La brique emmagasine le rayonnement solaire toute la journée pour le restituer une fois la nuit tombée. C'est le phénomène des îlots de chaleur urbains (ICU) : une ville qui ne refroidit plus, piégée par ses murs, ses tuiles romanes et son bitume, affichant parfois 5 °C de plus que les campagnes environnantes.
« Le basculement est déjà là », observe Jean-Michel Soubeyroux. Toulouse est passée d'une moyenne de 1,3 jour de vague de chaleur par an entre 1961 et 1990 à 6 jours sur la période 1991-2020. Une multiplication par cinq en une génération.
La Garonne sous pression
Le thermomètre ne sera pas le seul à s'affoler. La sécheresse va elle aussi s'installer. Dans les Pyrénées, la neige se fait rare, la fonte printanière diminue et la Garonne s'affaiblit. D'ici à 2050, son débit estival pourrait baisser de 20 %. Or le fleuve est le premier fournisseur en eau de l'aire toulousaine. Il faudra arbitrer entre les habitants, les agriculteurs, les industriels et la centrale nucléaire de Golfech. « Dès 2040, les conflits d'usage deviendront la règle », souligne la députée écologiste Christine Arrighi. La bataille pour l'or bleu s'annonce comme l'un des grands défis du bassin toulousain.
Adapter la ville sans la défigurer
Face à ce double choc, thermique et hydrique, la métropole amorce sa transformation. Dans les quartiers, les nouvelles façades s'éclaircissent pour ne pas emmagasiner la chaleur. L'objectif : augmenter l'albédo, c'est-à-dire la capacité d'une surface à réfléchir le rayonnement solaire. Plus celui-ci est élevé, moins la surface chauffe. À Toulouse, tout l'enjeu est là, car la brique piège la chaleur le jour et la rejette la nuit.
« Nous visons un albédo autour de 0,4, explique Clément Riquet, conseiller municipal délégué de Toulouse chargé du plan Toulouse + fraîche. C'est un compromis : limiter la surchauffe sans transformer la ville. » D'autant que blanchir massivement les façades pourrait poser un autre problème : dans des rues larges, bordées d'immeubles hauts, la réverbération deviendrait vite insupportable.
Mais éclaircir ne suffira pas. Pour ne pas devenir un four, il faut verdir. La métropole s'attache à désimperméabiliser les sols, à arracher le bitume et à planter massivement. Dans les cours d'école, la terre et les arbres remplacent l'asphalte, offrant de nouveaux îlots de fraîcheur.
Végétaliser… mais avec quelle eau ?
Reste que végétaliser ramène à la question du manque d'eau. Arroser coûte cher, au moment même où la ressource en eau se raréfie. La métropole a instauré une tarification saisonnière, plus élevée en été, pour inciter à la sobriété. Une mesure contestée mais assumée. En parallèle, la ville multiplie les dispositifs de récupération des eaux de pluie et favorise leur infiltration au pied des plantations.
La pression démographique n'arrange rien. Toulouse continue d'attirer, au point de s'apprêter à dépasser Lyon. Chaque année, des milliers de nouveaux habitants doivent être logés sans que la ville s'étende davantage. « La hauteur reste le seul moyen de désimperméabiliser et de libérer de l'espace », observe Yann Cabrol, directeur de l'agence d'urbanisme de l'aire toulousaine (AUAT).
L'habitabilité se joue aussi dans les sols. Sous l'effet des sécheresses répétées, les argiles se rétractent et fragilisent les habitations. Ce phénomène de retrait-gonflement des argiles (RGA) pourrait concerner jusqu'à 80 % du territoire d'Occitanie. Dans certains quartiers pavillonnaires, les fissures courent déjà le long des murs. C'est une bombe à retardement. À terme, certains logements risquent d'être inhabitables ou de ne plus être assurés.
Vers une ville à deux vitesses ?
Le quotidien va lui aussi changer. Pour continuer de vivre avec des pointes à 45 °C, on commencera sa journée plus tôt pour s'arrêter aux heures les plus chaudes. Les amateurs de sieste seront comblés : la pause en milieu d'après-midi, cliché des vacances, sera la règle. « La récupération physique ne sera pas la même pour tous », avertit Maxime Le Texier, élu d'opposition (Archipel citoyen), qui met en avant une « inégalité de sommeil et de qualité de vie ».
En 2050, Toulouse pourrait connaître jusqu'à quatre-vingt-dix nuits tropicales par an (au-dessus de 20 °C). Sans climatisation ni isolation performante, le repos deviendra difficile.
« La climatisation, c'est de la mauvaise adaptation », affirme David Seigneuric, ingénieur et président de l'association Reconnexion. Non seulement ces appareils recrachent de l'air brûlant dans les rues, mais en plus ils libèrent des hydrofluorocarbures, gaz qui réchauffent jusqu'à 20 000 fois plus que le CO2. À l'intérieur, certains vivront au frais. À l'extérieur, les autres subiront davantage. « Vivront à Toulouse ceux qui auront les moyens. On vit bien à Dubaï », ironise la députée écologiste Christine Arrighi, qui redoute de voir émerger « une ville ségrégationniste ».
Rien n'est pourtant joué. D'autres villes, notamment en Espagne, vivent déjà avec ce climat. Toulouse peut s'adapter, à plusieurs conditions : anticiper, transformer et ne laisser personne de côté. Car en 2050, la vraie question ne sera peut-être pas de savoir si l'on peut vivre à Toulouse, mais qui pourra encore y vivre.



