Inondations de la Garonne : la foule se presse pour contempler la puissance des eaux
Garonne en crue : la foule observe le désastre naturel

La Garonne en crue attire les curieux sur ses rives

Depuis le début des inondations qui frappent la région, des dizaines de personnes s'approchent quotidiennement des rives de la Garonne pour observer la montée des eaux de leurs propres yeux. Un phénomène qui n'est pas nouveau selon le sociologue spécialiste des catastrophes Benoit Giry. « Je pensais être un peu au calme, mais il y a six voitures qui ont débarqué depuis tout à l'heure », constate-t-il.

Un attrait irrésistible pour le spectacle naturel

Mardi 17 février, sur la route de la Palue à Portets, Yan Olivier, un jeune Beautiranais de 16 ans, venait de ranger son drone. Installé au niveau du panneau de sortie de ville, là où la Garonne en crue bloquait le passage vers le pont de Langoiran, il voulait voir les eaux étalées sur des centaines de mètres et les paysages familiers engloutis. « C'est assez dingue », confie-t-il.

Comme lui, depuis le début de la montée franche des eaux le mercredi 11 février, une foule de personnes se presse chaque jour sur les bords de Garonne. Depuis l'esplanade de La Réole jusqu'aux quais de Langon ou de Cadillac, en passant par les hauteurs de Sainte-Croix-du-Mont et Bourdelles avant que le village ne devienne inaccessible, les curieux affluent même au bout de petites routes. Parfois, ils ne coupent même pas le moteur de leur véhicule, prennent une photo, soufflent de stupeur, et repartent. Seuls, en famille ou entre amis, souvent des habitants locaux à la recherche d'un monde connu rendu invisible.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Le regard du sociologue sur ce phénomène de convergence

Benoit Giry, sociologue et maître de conférences à Sciences Po Rennes, analyse ce comportement. « Quand il y a un événement de cette nature, un peu spectaculaire, les enquêtes montrent ce qu'on appelle un phénomène de convergence qui est souvent supérieur au phénomène d'exode », explique-t-il. L'élu local Cédric Gerbeau, maire de Saint-Macaire, ironisait d'ailleurs le lundi 16 février devant le défilé de curieux venus voir le rond-point permettant d'accéder au pont submergé : « C'est devenu Biscarrosse plage ».

« Il y a peut-être un élan anthropologique qui fait qu'on a envie de constater, de contempler la puissance d'une force naturelle, de prendre la mesure des dégâts », estime le chercheur, originaire de Gironde. Il poursuit : « Je ne sais pas si l'humanité a toujours été fascinée et terrifiée par les débordements naturels, mais il existe, depuis le XVIIIe siècle au moins, une sorte de rapport esthétisant à la nature qui se développe, qu'on va contempler y compris dans ses modes d'expression les plus radicaux, les plus spectaculaires, que sont les catastrophes dites naturelles. »

Entre beauté et nécessité de constater par soi-même

Sur les quais de Langon, mercredi 18 février alors que l'eau avait commencé à baisser, Aurora Calle, habitante de Léogeats, était absorbée par ce paysage rare. « C'est malheureux mais en même temps, c'est vraiment beau », dit-elle d'une voix douce. Elle n'avait pas fait le déplacement lors de la crue précédente en 2021, mais cette fois, elle est venue voir à la faveur d'un rendez-vous à la sous-préfecture. « C'est impressionnant, et apaisant en même temps. C'est l'eau. »

Éliott, un garçon d'une dizaine d'années, a une explication plus pragmatique : « Les vidéos, tout le monde croit que c'est des fake news. Si on va voir de nos propres yeux, on connaît la vérité. » Benoit Giry évoque à ce propos la notion de « déclin de l'institution » théorisée par François Dubet : « La crédibilité des acteurs qui étaient auparavant autorisés à parler du monde d'une certaine manière est entamée. » Cette défiance pousse les gens à « se rendre compte par eux-mêmes » et à « enquêter sur ce que devient leur environnement immédiat de façon à ne pas le vivre exclusivement à travers des données de seconde main », une manière de « retrouver des prises sur leur environnement ».

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Esthétisation du désastre et comparaison avec les crues passées

Refusant de parler de voyeurisme, terme qu'il juge trop péjoratif, le sociologue n'exclut pas pour autant une motivation moins noble, conjuguant une « esthétisation du désastre » alimentée par l'effet loupe d'une couverture médiatique centrée sur les illustrations les plus spectaculaires, « alors qu'il y a aussi un ordinaire du désastre qui l'est peut-être un peu moins », et « une valorisation assez excessive de l'expérience personnelle et du vécu », souvent partagés sur les réseaux sociaux.

Dans le cas des crues de la Garonne, la récurrence de ces événements entraîne aussi un effet de comparaison. Sylvie, une habitante d'Escoussans venue voir « en vrai » les conséquences de la montée des eaux à Cadillac, s'exclamait : « Oh la la, ils vont avoir du boulot », tandis que son conjoint montrait sur son téléphone des clichés pris au même endroit en 2021.

« C'est une façon pour les gens de se rendre compte de ce qu'il se passe, notamment en termes climatiques. Ils auront sans doute à l'avenir de plus en plus à vivre des événements de cette nature », analyse Benoit Giry. « Ils ne pourront plus faire l'hypothèse que leur environnement est stable et le restera comme il l'a relativement été pendant des décennies. » Le sociologue est l'auteur de « Sociologie des catastrophes » (La Découverte, 2023), un ouvrage de 128 pages qui explore ces phénomènes sociaux.