Un mois après la crue, le capitaine de Floudès raconte ses dix jours coupé du monde
Un souffle de vent transporte encore une odeur fétide dans le jardin de Michaël Martinez, à Floudès. L'eau de la Garonne, qui a recouvert les champs alentour à perte de vue pendant la crue, a laissé sa marque olfactive persistante et des traces indélébiles dans chaque maison. Vendredi 6 mars, le rez-de-chaussée de sa demeure était encore boueux, avec sur les murs un liseré foncé à 1,50 mètre faisant le tour de chaque pièce, témoignage silencieux du niveau atteint par les eaux. Au pied des escaliers, des gilets de sauvetage orange fluo gisent, reliques des jours de crise.
Le bateau, seul lien entre les îlots
Pendant dix jours, Michaël Martinez a été coupé du monde, devenant le capitaine de La Floudésienne, le bateau communal transformé en unique lien physique entre les habitants restés dans leurs maisons, désormais converties en îlots. « S'il n'y avait eu personne sur place, je serais parti », confie rétrospectivement cet homme de 52 ans. Il est pourtant resté, « par sécurité, pour les gens de Floudès », par amour pour son village et le désir de lui être utile. La terrasse de sa maison servait alors de ponton pour l'embarcation.
Un journal de naufragé sur Facebook
Naviguant entre le bateau et l'étage de sa maison, Michaël Martinez a tenu un journal de bord sur sa page Facebook Floudès mon village. En dix jours, le nombre d'abonnés a explosé, passant de 30 à plus de 2 000 personnes avides de suivre la catastrophe en direct. Chaque publication commençait par les mots « Dans mon village », racontant la vie au cœur du désastre. « C'est une page pour faire découvrir mon village », explique-t-il, ignorant alors que son récit atteindrait une audience internationale.
L'isolement et les premières manœuvres
L'eau a isolé Floudès samedi 14 février, ne desserrant son étreinte que mardi 24 février. Dès le premier jour, Michaël Martinez écrit : « Madame Garonne a passé le portail, on attend qu'elle passe la porte ». Il amarre rapidement La Floudésienne à la terrasse, construite après la crue de 2021. Au réveil du lendemain, le village de 103 habitants est transformé en archipel, la Garonne dépassant d'un mètre le niveau normal.
Avant même d'ouvrir les yeux, il entend les vagues dans son salon, déplaçant les meubles et projetant le frigo contre les fenêtres. « Tiens, une vitre qui a fumé », pense-t-il, alors que le bruit continue jusqu'à ce que l'eau atteigne son niveau maximal.
Les rondes en bateau et les défis quotidiens
Les rondes en bateau commencent alors, avec les De Biasi père et fils et le maire François Quirin. Michaël Martinez passe plus de temps sur l'eau que chez lui, au point d'aménager le bateau avec un coussin dans un sac-poubelle pour adoucir les trajets. « Je vais y installer un siège de tracteur pour la prochaine crue », plaisante-t-il. Paradoxalement, cet homme qui a appris à avoir le pied marin ne sait pas nager.
Sa première sortie en solitaire est marquée par l'appréhension : « J'ai galéré, on n'ose pas mettre les gaz au début », par crainte des obstacles immergés. Malgré des entraînements préalables, la réalité s'avère plus rude. Les missions consistent à vérifier l'état des digues et à faire le tour des maisons, tandis que le maire coordonne depuis la terre ferme, acheminant les vivres jusqu'au pont du Gravilla, à 2 kilomètres.
Ravitaillement et communication mondiale
Au rythme d'une sortie matinale et d'une autre vespérale, l'équipe a ravitaillé, rassuré et évacué les habitants pendant toute la durée de la crue. Mercredi 18 février, la tempête Pedro impose une pause : « La tempête me fait plus peur que l'eau », écrit Michaël sur Facebook.
Devenu les yeux et les oreilles de Floudès, son téléphone sonne sans cesse, au point qu'il « ne supportait plus la sonnerie ». Il documente pourtant chaque instant : un couple de cygnes, le sauvetage d'un chat, les repas en conserve, l'évacuation d'un habitant, la boue persistante. Effet inattendu de son engagement : « Je crois que ça a marché, j'ai réussi à faire connaître Floudès jusqu'aux États-Unis », conclut-il, transformant une catastrophe en récit universel.



