Crue de la Charente : l'onde de marée aggrave les inondations à Saint-Savinien et Taillebourg
Ce jeudi 19 février au matin, l'onde de marée a considérablement aggravé la crue sur la Charente en aval de Saintes, plongeant les communes de Saint-Savinien et Taillebourg dans une situation critique. Reportage les pieds dans l'eau, où les habitants font face à une montée des eaux imprévue et dévastatrice.
Une nuit blanche pour les riverains
Il est 7 heures ce jeudi matin, quai du Port à Saint-Savinien. Franck Carpentier observe, les mains dans les poches, les flots de la Charente grignoter le bitume devant ses pieds. L'entrée de son domicile au rez-de-chaussée est barrée par des madriers. « Là, c'est le vent qui m'a empêché de dormir. Je me suis couché à 3 heures », commente-t-il, les traits tirés par la fatigue de la crue. Il s'estime toutefois bien loti, car l'eau n'a remonté que dans les toilettes sans causer de dommages majeurs.
Au petit matin, à l'heure de la pleine mer, le fort coefficient de marée (96) et les rafales de la tempête Pedro ont créé une dangereuse alliance entre une crue maritime, qui remonte le fleuve et bloque l'écoulement, et une crue fluviale, qui descend le fleuve. Cette combinaison a exacerbé les inondations, mettant en péril les habitations riveraines.
L'incrédulité des nouveaux résidents
Un voisin de Franck n'a pas eu cette chance. Ses deux pompes fonctionnent à plein régime pour évacuer l'eau de son appartement. Les meubles sont montés sur parpaings, mais les cloisons en placo et les boiseries sont irrémédiablement endommagées. « J'ai acheté en 2023. Bien sûr, je savais que j'étais en zone inondable, mais tout le monde m'a dit que c'était exceptionnel, que ce n'était plus jamais arrivé depuis 1982 », peste ce citoyen de Plassay, de l'autre côté du fleuve.
Franck renchérit, un peu éberlué. Pour lui, une inondation majeure ne figurait pas vraiment au rang des risques tangibles. « J'arrive de Bretagne, je suis locataire depuis un an seulement », explique-t-il. Cette incrédulité est palpable dans tout le bourg. Décembre 1982, date de la dernière crue historique, semble une époque lointaine, un événement que l'on croyait isolé sur la frise du temps.
Les dégâts s'étendent
Michel Massé, sur le pas-de-porte de son bar-tabac au bout de la rue du Centre, montre l'étendue des dégâts. « En 1982, l'eau s'était arrêtée à la Caisse d'épargne », rappelle-t-il. Aujourd'hui, la cuvette qui s'étale sur le point bas de la rue n'est pas encore assez large pour en lécher les murs, mais sur le côté de la voie riveraine de la Charente, chacun est confronté à l'envahisseur liquide. « Il n'y a pas besoin que l'eau franchisse le seuil des portes. Elle arrive par les caves, par les évacuations… », poursuit-il.
La situation risque de s'aggraver. Les coefficients de marée vont rester élevés jusqu'à dimanche, et la crue, enflée par les pluies des derniers jours, avance depuis l'amont à Angoulême, Cognac et Saintes. « L'épisode va durer, il faut s'y préparer. Là, ça y est, on est sorti de l'incertitude, l'eau qui affleurait sur les seuils est maintenant entrée dans les maisons, on vit une autre phase », avertit Pierre Texier, le maire de Taillebourg, en cuissardes dans le bas de sa commune.
Évacuations et lacunes d'information
Avec plusieurs bénévoles, Pierre Texier manie un bateau vers la rue de l'Étang pour évacuer des foyers qui ont choisi de quitter leurs maisons. Sept familles ont été relogées dans le bourg, et environ 15 autres sont parties rejoindre des proches. Le maire constate avec amertume les lacunes de l'information délivrée à certains de ses administrés récents, stupéfaits d'être submergés. « Normalement, ils doivent le savoir en signant chez le notaire, mais il y a un problème, manifestement ! », lâche-t-il, en pestant contre Enedis dont un transformateur a claqué la veille au soir, plongeant temporairement la commune dans le noir.
Un paysage déconcertant
Les quais de Taillebourg offrent un paysage déconcertant au lever du jour. Les rafales de la tempête Pedro lèvent un clapot qui s'en va mourir sur l'assise de la voie ferrée La Rochelle/Saintes. Le chemin de fer tire un trait émergé dans la plaine inondée à perte de vue. La Charente y a littéralement coulé, et on ne discerne plus ses méandres, sinon en devinant la courbure de la ripisylve qui la borde.
Des agents du Département ont mis une annexe à l'eau pour intervenir sur un ponton auquel plusieurs bateaux sont amarrés, menaçant de se détacher des piles verticales. À Saint-Savinien, un bateau amarré n'a pas résisté à la fureur de la crue. Un passant photographie le repère de crue qui orne une antique pompe à main, portant les marques de 1904 et 1982. « Il manque une trentaine de centimètres », évalue Pierre Texier, regardant vers l'amont où grossit la menace qui engloutit la rive droite de Saintes. La semaine s'annonce longue et difficile pour les habitants de la région.



