La forêt domaniale de la Sainte-Baume, joyau de Provence protégé depuis le XIe siècle, vient de voir son label « Forêt d’exception » renouvelé jusqu’en 2029. Face au dépérissement de la hêtraie et à une fréquentation dépassant 220 000 visiteurs par an, les gestionnaires conjuguent protection et accueil du public.
Un label rare et exigeant
La forêt de la Sainte-Baume, par bien des aspects, est exceptionnelle. Depuis 2018, elle figure au rang honorifique du label « Forêt d’exception », qui distingue des forêts publiques reconnues pour leur valeur patrimoniale et la qualité de leur gestion durable. Ce label vise à permettre « de développer des projets innovants pour répondre aux grands défis forestiers contemporains : adaptation au changement climatique, préservation de la biodiversité, prévention des risques naturels et restauration des milieux », souligne l’Office national des forêts (ONF). Une distinction particulièrement rare : seules 16 forêts françaises peuvent s’en vanter, dont Fontainebleau, le bassin d’Arcachon, Verdun, l’Aigoual ou la Chartreuse. En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, seules deux forêts sont labellisées : celle du Boscodon (Hautes-Alpes) et donc la Sainte-Baume.
Au terme du premier contrat de projet, marqué par plusieurs actualités chaudes et de nombreuses actions, les responsables ont soumis leur demande de renouvellement. Loin d’être une formalité, « le comité national d’orientation, collectif indépendant d’experts pluridisciplinaires qui analysent les dossiers, est particulièrement exigeant », confie Michel Gros, président du parc naturel régional (PNR), qui avoue « avoir été impressionné par le grand oral, et pourtant j’en ai vu d’autres ».
Concilier protection et fréquentation
À l’unanimité des membres du jury, le label a été renouvelé jusqu’en 2029. Ses deux enjeux principaux sont clairement identifiés : le changement climatique et la fréquentation du site. Ainsi, le contrat de projet prévoit de « mieux comprendre les effets du changement climatique sur les écosystèmes forestiers, en renforçant les dispositifs de suivi et en développant des expérimentations ». En outre, « la gestion de la fréquentation constitue également un axe prioritaire, avec la mise en place d’aménagements adaptés et d’actions de sensibilisation ».
Le président du PNR, Michel Gros, a également évoqué « un plan directeur d’aménagement du site, incluant une possible réhabilitation du chemin des Roys, aujourd’hui dégradé par une érosion mal maîtrisée, plus encore que par la fréquentation ». Si le dossier a tant convaincu, c’est aussi parce qu’il est « très bien intégré au territoire, avec de très bonnes inter-relations et de l’intelligence collective ». Coanimé par l’ONF et le PNR, la démarche du label inclut de nombreux partenaires : collectivités (communes, agglo Provence verte, Département, Région…), associations, État, et bien sûr les frères dominicains, gardiens des lieux. « Ne perdons pas de vue que si la forêt de la Sainte-Baume est parvenue jusqu’à nous dans un si bel état, c’est parce que les frères dominicains veillent dessus depuis près d’un millénaire », souligne le conseiller régional Georges Botella.
Premier contrat de projet : un bilan verdoyant
Parmi les nombreux défis des gestionnaires du parc figure la conciliation du temps long – « notre devoir est de transmettre ce patrimoine exceptionnel aux générations futures » – et de la réactivité sur un temps court. Plusieurs événements majeurs ont percuté le massif depuis l’obtention du premier label en 2018. À commencer par une inquiétante accélération du dépérissement de la hêtraie, due au changement climatique, aujourd’hui sous grande surveillance. Une hausse importante de la fréquentation a aussi été « constatée dans tous les sites naturels, après les confinements », note la sous-préfète de Brignoles, Anne-Cécile Vialle. « C’est une bonne nouvelle, on ne peut que s’en réjouir, mais cela suppose des efforts de gestion des flux, pour la biodiversité comme pour la sécurité des visiteurs. » Et cerise sur le gâteau, un spectaculaire impact né des réseaux sociaux en 2019 aux sources de l’Huveaune. Face à ces problématiques, l’action collective de l’équipe derrière le label « Forêt d’exception » a répondu au défi de la protection comme de l’accueil, démontrant réactivité et efficacité.
De nombreuses autres actions ont été menées lors du premier contrat de projet : aménagement de sites de stationnement, réalisation des entrées de parc, installation de panneaux d’information, réaménagement du Chemin du Canapé (qui permet de rallier le sanctuaire depuis l’hostellerie), mise en place de discrets écocompteurs (grâce auxquels on sait que la Sainte-Baume attire plus de 220 000 visiteurs annuels), et une multitude d’études (scientifiques, d’aménagements, de fréquentation, etc.) permettant de toujours mieux percer les mystères d’un site hors norme, de l’ancrer dans son époque et de le préserver pour l’avenir. « Les forestiers que nous sommes s’émerveillent évidemment devant cette forêt ancestrale, mais se projettent aussi sur le siècle à venir, sur sa bonne transmission pour les générations futures », résume François Bonnet, directeur adjoint de l’ONF.
Le hêtre de la Sainte-Baume migre à Verdun
Parmi les plus grandes préoccupations des forestiers et scientifiques engagés dans la Sainte-Baume figure le dépérissement de la forêt de hêtres. « Les études ont démontré le caractère exceptionnel de cette hêtraie. Il s’agit d’une relique des dernières glaciations, qui s’est développée grâce au microclimat au pied de la falaise, pratiquement comme sur une île », observe Grégory Dron, chef de projet « Forêt d’exception ». Pour survivre au fil des millénaires, ces arbres « ont dû s’adapter au niveau génétique ». Cette singularité en fait un site scientifique majeur (réserve biologique depuis 1973, une unité conservatoire de ressources génétiques de hêtre y a également vu le jour en 2009), mais également un espace particulièrement sensible aux évolutions climatiques, aujourd’hui en souffrance. « La régénération arrive, mais les jeunes arbres peinent à atteindre l’âge adulte ; les érables prennent le dessus. »
Si des mesures sont prises pour « se donner les moyens de conserver le hêtre sur site, une intervention humaine est nécessaire, mais doit être graduée en fonction des intérêts biologiques », précise Thierry Darmuzey, chargé de mission patrimoine naturel au PNR. En parallèle, l’ONF mène depuis 2011 une action innovante : une « migration assistée » des hêtres uniques de la Sainte-Baume vers Verdun. L’espèce ne migre que très difficilement par elle-même et se trouve aujourd’hui menacée. Ce projet a été baptisé « Giono », en référence à l’auteur provençal de L’homme qui plantait des arbres, qui avait pris part à la terrible bataille de Verdun. « Un véritable projet de jumelage entre deux forêts d’exception, une première qui pourrait en appeler d’autres », selon François Bonnet.
Affluence et résilience aux fragiles sources de l’Huveaune
À Nans-les-Pins, personne n’a oublié ces jours d’avril 2019 où le village a littéralement été pris d’assaut. « Un post très partagé sur la splendeur des sources de l’Huveaune a provoqué une affluence massive sur ce site plutôt discret, et surtout très fragile… », relate Lionel Griveau, technicien forestier de l’ONF. Une popularité qui ne se dément pas depuis. « On estime la fréquentation annuelle à 24 000 visiteurs. Mais rien que ce 1er mai, 1 200 personnes s’y sont rendues. » Connu et fréquenté des villageois depuis des temps ancestraux, le site restait jusque-là assez peu connu du grand public et peu fréquenté, donc pas aménagé pour accueillir autant de visiteurs. Or, s’il est magnifique, il est surtout extrêmement fragile : le tuf et les vasques aux couleurs turquoise sont nés d’un long et délicat processus de calcification, qui peut être saccagé très facilement.
Le contrat de projet « Forêt d’exception » a permis de réagir rapidement. Le site est aujourd’hui totalement réaménagé – ponts, circuit de promenade encadré, balcons, panneaux… – afin de protéger le patrimoine naturel, canaliser les visiteurs, tout en leur permettant de profiter des lieux. La réglementation a également été revue : la baignade y est strictement interdite, et les chiens n’ont pas le droit d’accéder au site, même tenus en laisse. Le stationnement anarchique a cessé. À Nans, le « parking des sources », gratuit, accueille les visiteurs, qui pourront y accéder après trois quarts d’heure de marche. « Les sources sont désormais protégées, et cette nouvelle affluence fait travailler le village », observe le maire de Nans, Ollivier Artuphel. « Les visiteurs peuvent ainsi également profiter de la découverte de notre village, son joli cours provençal, les restaurants et boutiques, etc. » D’une crise mettant en péril un site d’intérêt majeur à la valorisation d’un trésor naturel au bénéfice du territoire : un exemple type de résilience.
De gros pics de fréquentation
Grâce aux 13 écocompteurs disséminés sur la forêt domaniale, on sait que la fréquentation globale du site est d’environ 226 000 visiteurs par an, avec d’importantes variations. « Des pics sont constatés lors des week-ends d’avril-mai et de septembre-octobre, et plus de 5 000 personnes le lundi de Pentecôte », note Tiphaine Fermi, du pôle opérationnel du parc naturel régional. « Cela a un impact sur le stationnement, avec des parkings potentiellement saturés environ 45 jours par an. »



