Punch, le bébé macaque abandonné qui émeut la toile avec son doudou
Ce week-end, un simple coup d'œil sur les réseaux sociaux – qu'il s'agisse de TikTok, Instagram ou X – suffisait pour tomber sur le jeune Punch. Ce petit macaque japonais de sept mois fait fondre la toile depuis plusieurs jours, captivant des millions d'internautes avec son histoire poignante. Au zoo d'Ichikawa, près de Tokyo au Japon, les visiteurs s'agglutinent désormais devant son enclos pour apercevoir cette boule de poils attachante.
Un abandon tragique pendant une vague de chaleur
Quelques mois plus tôt, le petit singe avait été abandonné par sa mère, probablement en raison d'un accouchement difficile survenu pendant une intense vague de chaleur, comme l'explique le parc animalier au New York Times. Cet événement dramatique a marqué le début d'une aventure qui a rapidement capté l'attention mondiale.
Des vidéos devenues virales sur Internet montrent Punch en train de cajoler tendrement sa peluche en forme d'orang-outan, que les soigneurs du zoo lui ont offerte et dont il ne se sépare jamais. Sur d'autres séquences émouvantes, on le voit courir se réfugier auprès de son précieux doudou lorsqu'il se fait molester par un singe adulte dans son enclos, illustrant son besoin crucial de réconfort.
Pourquoi cette histoire nous touche-t-elle autant ?
Comment expliquer cet émoi général autour de ce bébé macaque et de sa peluche ? Sa situation est-elle inhabituelle pour un singe ? Cédric Sueur, professeur en primatologie à l'Université de Strasbourg, a répondu aux questions du Point pour éclairer ce phénomène captivant.
Le Point : Selon vous, pourquoi les vidéos du petit macaque Punch nous ont-elles autant attendris ? Le public aurait-il eu la même réaction s'il s'agissait d'un singe adulte ?
Cédric Sueur : Le simple fait que ce bébé ait été séparé de sa mère et qu'il se raccroche désespérément à une peluche suffit à nous émouvoir profondément. C'est une réaction anthropomorphique typique : nous nous mettons instinctivement à la place de ce bébé et nous projetons nos sentiments humains sur ce petit macaque que l'on imagine naturellement très triste et affecté par son abandon.
En revanche, la donne aurait effectivement été radicalement différente si Punch avait été un macaque adulte. Pour cause, tous les mammifères, y compris les humains, naissent avec des caractéristiques spécifiques : de grands yeux expressifs, une tête bien ronde par rapport à leur corps et de petites oreilles délicates. Nous serons forcément beaucoup plus attendris par la « mignonnerie » incontestable d'un bébé. En outre, l'espèce humaine a été biologiquement et socialement conditionnée pour être tolérante et pour s'occuper naturellement des plus vulnérables ; ce sera notamment le cas face à un bébé abandonné, qui active nos instincts protecteurs.
L'abandon maternel : un phénomène fréquent chez les primates
Pour ce type de singe, est-ce fréquent d'être abandonné par sa mère à la naissance ?
Que ce soit chez les macaques ou chez les chimpanzés, il est en effet relativement fréquent que le bébé soit abandonné par sa mère. Cela a notamment été le cas de la chimpanzé femme star Ai, élevée par la suite par le célèbre primatologue Tetsuro Matsuzawa et qui est décédée il y a quelques mois à l'âge avancé de 49 ans. Le scientifique lui avait alors enseigné avec patience à réaliser toutes sortes de tâches cognitives sophistiquées.
Dans certains cas tragiques, la mère meurt malheureusement après la naissance de son bébé. Dans d'autres situations où il s'agit typiquement d'un premier bébé, la mère décide parfois de l'abandonner parce qu'elle estime qu'elle ne sait pas encore s'en occuper correctement. En milieu sauvage, le nouveau-né peut éventuellement être récupéré par une autre mère attentionnée ou une sœur expérimentée. Sinon, il meurt inévitablement. S'agissant de Punch au zoo d'Ichikawa, des soigneurs dévoués ont pu le récupérer à temps, le nourrir avec soin puis essayer progressivement de le réintégrer au groupe social.
La difficile réintégration de Punch
Les vidéos révèlent clairement que la réintégration de Punch au groupe de macaques japonais a été particulièrement difficile et semée d'embûches…
Ce n'est pas anormal du tout. En règle générale, les autres singes font naturellement la connaissance des bébés à travers leur mère protectrice. Si cette dernière est absente, c'est comme si le nouveau-né était perçu comme un intrus menaçant dans le groupe établi. De fait, il ne sera pas accepté facilement par les autres : s'agissant des mâles en particulier, il leur faudra en général plusieurs années avant de parvenir à s'intégrer véritablement. Au fur et à mesure du temps, ils parviennent parfois à lier quelques relations précieuses, notamment avec les femelles plus tolérantes. Mais cette réintégration demeure extrêmement difficile, il y a d'ailleurs fréquemment des morts tragiques lors de ce processus.
Dans certains centres spécialisés au Japon, dans lesquels j'ai pu travailler personnellement, les gardiens expérimentés sont parfaitement connus et acceptés des autres macaques et peuvent ainsi faciliter l'intégration du bébé en interagissant directement et régulièrement avec les autres singes. Petit à petit, avec une patience infinie, ils essaient de pousser délicatement le nouvel arrivant vers les autres membres du groupe.
L'importance cruciale de la réintégration sociale
La réintégration, sur les plans physique comme social, est-elle réellement essentielle pour les bébés singes ?
Sans réintégration réussie à un groupe structuré, l'individu va être constamment et douloureusement isolé. Il va accumuler progressivement beaucoup de difficultés à développer des relations sociales saines et à acquérir les « codes » comportementaux typiques de son espèce. Apprendre à connaître tous les individus autour de lui et savoir avec qui interagir appropriément, ce n'est pas forcément instinctif pour un bébé singe. Plus il prendra de retard dans ce développement crucial, plus sa réhabilitation sera stressante et potentiellement ratée, avec des conséquences durables sur son bien-être.
La peluche : un substitut maternel essentiel
Dans ce genre de situation délicate, l'utilisation d'une peluche réconfortante est-elle courante ?
Tout à fait, c'est même une pratique établie. D'ailleurs, des expériences fondatrices ont été menées à ce sujet par le psychologue américain Harry Harlow dans les années 1950. Les méthodes parfois controversées du chercheur ont été très critiquées car, dans l'objectif légitime de comprendre l'attachement profond des bébés humains à leur mère ou à des peluches, il s'est servi de macaques isolés et abandonnés par leur mère.
Le scientifique leur avait donné des peluches douces, mais également des poupées métalliques froides ou munies de piquants désagréables. Résultat significatif : tous les bébés se dirigent instinctivement plutôt vers la peluche car, au-delà de la recherche d'une sorte de figure maternelle rassurante, ils ont surtout un besoin vital d'un contact tactile avec quelque chose de doux et de réconfortant.
Au Japon, dans certains parcs spécialisés, des bébés sont également isolés intentionnellement de leur mère dans l'objectif précis de les éduquer et de les rapprocher des humains. Ils vont notamment leur apprendre méthodiquement à faire des tours divertissants. Au cours de ces expériences contrôlées, les singes vont être équipés de peluches adaptées et certains vont même se mettre à sucer leur pouce puisqu'ils ne peuvent pas téter leur mère naturelle.
Des similitudes frappantes avec les bébés humains
Demeurent ainsi de fortes et fascinantes similitudes entre le comportement d'un bébé humain et celui d'un bébé singe…
Nous sommes tous fondamentalement des primates et nous partageons ce même besoin universel de contact maternel, de chaleur affective et de téter le lait nourricier. Ce n'est pas le cas de tous les mammifères ! Chez les zèbres par exemple, un bébé va apprendre très rapidement à courir et devenir indépendant au niveau de ses déplacements. Naturellement, le contact fourrure à fourrure sera beaucoup plus faible et transitoire.
Chez les primates, c'est très différent parce que le nouveau-né va rester dépendant de sa mère beaucoup plus longtemps, parfois des années. Par exemple, chez les macaques, le bébé va commencer à bouger timidement trois semaines environ après sa naissance. S'agissant des humains comme des gorilles imposants, le nourrisson se met à ramper laborieusement au bout de plusieurs mois. C'est de cette dépendance prolongée qu'est né le besoin profond de substitut de la mère, chez les singes comme chez les humains, un besoin que Punch illustre parfaitement avec sa peluche chérie.



