Entre 1976 et 1979, Henri-Paul Brémondy, passionné de mer et du village du Brusc, a enregistré les témoignages de pêcheurs de Six-Fours. Ces archives, conservées à la Maison méditerranéenne des sciences de l'homme (MMSH) à Aix-en-Provence, constituent le corpus « La pêche traditionnelle varoise dans les années 1970 ». Elles révèlent des alertes précoces sur la pollution, notamment le rejet de chlore et de détergents, qui « tue la vie même de la mer ».
Une mémoire orale précieusement conservée
Henri-Paul Brémondy, décrit par sa fille Anna-Lou comme « issu d'une lignée de propriétaires terriens », avait développé une fascination profonde pour l'univers des pêcheurs. « Parfois, il nous réveillait à l'aube pour aller acheter les appâts et prendre la mer », se souvient-elle. Dans les années 1970, il pressent que ce monde est en train de changer et qu'avec les anciens, des gestes, des mots et toute une mémoire de la mer risquent de disparaître.
Provençalophone, Brémondy gravite autour du département Langues et cultures régionales de l'Université de Provence, dirigé par Jean-Claude Bouvier. Il mène un travail de recherche en interrogeant les pêcheurs sur leurs bateaux, leurs filets, le gangui, les poissons, les coins de pêche, les prud'homies et les mots provençaux du métier. Au fil des bandes, les réponses dépassent la technique : les hommes racontent leur quotidien, leurs relations, les changements observés en mer et, pour les plus âgés, remontent leurs souvenirs jusqu'à la Première Guerre mondiale.
Un métier rude et des moments de partage
Un témoin, pêcheur depuis la Première Guerre mondiale, conclut son entretien en 1977 par ces mots : « La mer c'est une chose, le bateau c'en est une autre. » Il raconte une époque où l'on était attaché à la mer d'abord parce qu'il fallait en vivre. À la fin de la pêche, le solde se partageait entre les hommes, parfois avec une arithmétique simple : « Un pour toi, un pour moi, un pour le bateau ». Une journée sans sortie n'est pas une journée sans travail.
Avant la Seconde Guerre mondiale, les pêcheurs ne vont guère au café et ne jouent pas aux cartes. Lorsque la mer les retient à terre, il reste les filets à entretenir, le bateau à réparer, le bois à couper ou les champs à travailler. Les moments de respiration se trouvent au cabanon, autour d'un aïoli ou d'un repas préparé dans la petite cheminée, dans les parties de boules et parfois dans les « coups de gueule » pouvant aller jusqu'aux coups de poing. Les témoignages évoquent aussi la séparation des mondes : les femmes, filles de pêcheurs, attendent les retours, s'occupent des enfants et gagnent parfois quelques sous grâce à de petits métiers.
Des alertes écologiques visionnaires
Dans l'un des témoignages, un pêcheur livre une longue réflexion sur la lagune : « La vie a commencé dans la lagune. C'est le mariage de l'air, de l'eau et de la terre. Et c'est à cet endroit-là que la vie est la plus dense. » Pour lui, toucher à cet équilibre revient à détruire la richesse du lieu : « Tu viendrais tuer le coin le plus riche, le plus productif de la terre. Tu le tues pour en faire quoi ? Si tu le tues, tu fais du mal. Il faut le laisser comme il est. Non seulement pour les poissons, mais pour la vie dans l'air, dans l'eau dans la terre. »
Il évoque la pollution : « On a pollué la mer avec du mazout, avec les retombées de nos cheminées, celles des bateaux, des tuyaux d'échappement, et surtout maintenant avec les émissaires de ville et le chlore, (qu'ils contiennent). Le chlore, c'est la fin de toute vie : avant, une femme, quand elle ne voulait pas avoir d'enfant, elle mettait deux gouttes de Javel dans une bassine d'eau et elle se lavait... » Et de conclure : « À force de foutre de la Javel et des produits détergents dans la mer, tu tues la vie même de la mer. »
Ces paroles, vieilles de près d'un demi-siècle, résonnent aujourd'hui avec une actualité particulière. Le fonds Brémondy, transmis par sa famille après sa disparition, est conservé à la MMSH à Aix-en-Provence. Il constitue un témoignage unique sur la pêche traditionnelle varoise et sur les préoccupations environnementales qui émergeaient déjà dans les années 1970.



